—Mais voilà les hommes qu'il faudrait punir, plutôt que ceux qu'ils ont émancipés, s'écria le roi conservant son gros bons sens jusque dans ses préjugés.
On lui répondit que l'on y avait déjà songé, que l'on était à la recherche des coupables et que deux citoyens s'étaient chargés de les livrer.
—C'est bien, dit le roi; s'ils les livrent, il y aura cinq cents ducats pour chacun d'eux, et les deux consuls seront pendus.
Le bruit de la libéralité du roi se répandit et doubla l'enthousiasme; la foule se demanda ce qu'elle pouvait offrir à un roi si bon et qui secondait si bien ses désirs; on délibéra sur ce point important, et l'on résolut, puisque le roi se chargeait de faire pendre les consuls par un vrai bourreau et par de vraies potences, d'abattre le dernier arbre de la Liberté qu'on avait conservé à cette intention, et d'en faire des bûches, pour que le roi eût la satisfaction de se chauffer avec du bois révolutionnaire.
En conséquence, on lui en apporta toute une charretée qu'il paya généreusement mille ducats.
L'idée lui parut si heureuse, qu'il mit les deux plus grosses bûches à part et qu'il les envoya à la reine avec la lettre suivante:
«Ma chère épouse,
»Vous savez mon heureuse entrée à Rome, sans que j'aie rencontré le moindre obstacle sur ma route; les Français se sont évanouis comme une fumée. Restent bien les cinq cents jacobins du fort Saint-Ange; mais ceux-là se tiennent si tranquilles, que je crois qu'ils ne demandent qu'une chose, c'est de se faire oublier.
»Mack part demain avec vingt-cinq mille hommes pour combattre les Français; il ralliera en route le corps d'armée de Micheroux, ce qui lui fera trente-huit ou quarante mille soldats, et ne présentera le combat aux Français qu'avec la chance sûre de les écraser.
»Nous sommes ici en fêtes continuelles. Croirez-vous que ces misérables jacobins avaient émancipé les juifs! Depuis trois jours, le peuple romain leur donne la chasse dans les rues de Rome, ni plus ni moins que je la donne à mes daims dans la forêt de Persano et à mes sangliers dans les bois d'Asproni; mais on me promet mieux encore que cela: il paraît que l'on est sur la trace des deux consuls de la soi-disant république romaine. J'ai mis la tête de chacun d'eux à prix à cinq cents ducats. Je crois qu'il est d'un bon exemple qu'ils soient pendus, et, si on les pend, je ménage à la garnison du château Saint-Ange la surprise d'assister à leur exécution.