C'était Nanno qui venait d'entrer.
Au cri poussé par Nina et Michele, Salvato se retourna à son tour et, quoiqu'il ne l'eût vue qu'à travers les nuages d'un demi-évanouissement, il reconnut aussitôt la sorcière et lui tendit la main.
—Bonjour, mère! lui dit-il; je te remercie d'être venue voir ton malade; j'avais peur d'être forcé de quitter Naples sans avoir pu te remercier.
Nanno secoua la tête.
—Ce n'est point mon malade que je viens voir, dit-elle, car mon malade n'a plus besoin de ma science; ce ne sont point des remercîments que je viens chercher, car, n'ayant fait que le devoir d'une femme de la montagne qui connaît la vertu des plantes, je n'ai point de remercîments à recevoir; non, je viens dire au blessé dont la cicatrice est fermée: écoute un récit de nos anciens jours que, depuis trois mille ans, les mères redisent à leurs fils, quand elles craignent de les voir s'endormir dans un lâche repos au moment où la patrie est en danger.
L'oeil du jeune homme étincela, car quelque chose lui disait que cette femme était en communication avec sa pensée.
La sorcière appuya sa main gauche au dossier du fauteuil de Salvato, couvrit de sa main droite la moitié de son front et ses yeux, et parut un instant chercher au fond de sa mémoire quelque légende longtemps oubliée.
Michele et Giovannina, ignorant ce qu'ils allaient entendre, regardaient Nanno avec étonnement, presque avec effroi. Salvato la dévorait des yeux; car, nous l'avons dit, il devinait que la parole qui allait sortir de sa bouche, illuminerait comme un éclair d'orage ce qu'il y avait d'obscur encore dans les pressentiments qu'avaient éveillés en lui les premières volées des cloches et les premières salves d'artillerie.
Nanno releva la mante sur son front et du même mouvement rabattit entre ses épaules le capuchon qui encadrait sa tête et avec une lente et traînante accentuation qui n'était ni la parole, ni le chant, elle commença la légende suivante:
«Voici ce que les aigles de la Troïade ont raconté aux vautours de l'Albanie: