C'étaient les derniers beaux jours de la République; nos soldats avaient encore quelques-uns de ces grands sentiments humanitaires, brises suprêmes, haleines affaiblies du souffle révolutionnaire de 1789, qui devaient plus tard se fondre dans l'admiration et le dévouement pour un seul homme; ils restèrent aussi grands, ils furent moins bons.
Championnet envoya aussitôt des courriers à Lemoine et à Casabianca pour leur annoncer qu'ils seraient, selon toute probabilité, attaqués le lendemain, et leur ordonner, s'ils étaient forcés, de lui expédier des courriers à l'instant même, afin qu'il pût prendre ses mesures. Lahure, de son côté, reçut avis de ce qui s'était passé à Baccano, par ce même chasseur qui avait échappé au massacre, et qui, tout sanglant encore du combat de la veille, demandait à être un des premiers au combat du lendemain, pour venger ses camarades et se venger lui-même.
Vers trois heures de l'après-midi, Championnet descendit de Civita-Castellana, commença par visiter les avant-postes du chef de brigade Lahure, puis le corps d'armée de Macdonald; il se mêla aux soldats en leur rappelant qu'ils étaient les hommes d'Arcole et de Rivoli, et qu'ils avaient l'habitude de combattre un contre trois; que combattre un contre quatre était, par conséquent, une nouveauté qui ne devait pas les effrayer.
Puis il commenta son ordre du jour et celui du général Mack; il leur dit que le soldat républicain, propagateur de l'idée révolutionnaire, était un apôtre armé, tandis que les soldats du despotisme n'étaient que des mercenaires sans convictions; il leur demanda s'ils aimaient la patrie et s'ils regardaient la liberté comme le but des efforts de toute nation intelligente, et si, avec cette double conviction qui avait failli faire triompher les trois cents Spartiates de l'immense armée de Xerxès, ils pensaient que dix mille Français pussent être vaincus par quarante mille Napolitains.
Et, à cette harangue paternelle, qui fut comprise de tous, parce que Championnet n'employa ni grandes paroles, ni métaphores, tous sourirent et se contentèrent de demander si l'on ne manquerait pas de munitions.
Et, sur l'assurance de Championnet qu'il n'y avait rien de pareil à craindre:
—Tout ira bien, répondirent-ils.
Le soir, Championnet fit distribuer un baril de vin de Montefiascone par compagnie, c'est-à-dire une demi-bouteille de vin à peu près par homme; d'excellent pain frais cuit sous ses yeux à Civita-Castellana, et une ration de viande d'une demi-livre. C'était un repas de sybarites, pour ces hommes qui, depuis trois mois, manquaient de tout, et dont la solde était arriérée depuis six.
Puis il fit recommander, non-seulement aux chefs, mais encore aux soldats, la plus grande vigilance.
Le soir, de grands feux s'allumèrent dans les bivacs français, et les musiques des régiments jouèrent la Marseillaise et le Chant du départ.