—Voilà Mack qui écrase Championnet. La danse a commencé.
Et il s'était mis en chasse, avait tué de sa main royale trois sangliers, était revenu fort content, avait jeté un regard de travers sur le château Saint-Ange, dont le drapeau tricolore lui tirait désagréablement l'oeil, avait récompensé et régalé son escorte, avait fait dire qu'il honorerait de sa présence le théâtre Argentina, où l'on jouait le Matrimonio segreto, de Cimarosa, et un ballet de circonstance intitulé l'Entrée d'Alexandre à Babylone.
Il va sans dire que c'était le roi Ferdinand qui était Alexandre.
Le roi dîna confortablement avec ses familiers, le duc d'Ascoli, le marquis Malaspina, le duc de la Salhandra, son grand veneur, qu'il avait fait venir de Naples avec ses chiens, son premier écuyer, le prince de Migliano, ses deux gentilshommes en exercice, le duc de Sora et le prince Borghèse, et enfin son confesseur, monseigneur Rossi, archevêque de Nicosia, qui, tous les matins, lui disait une messe basse, et, tous les huit jours, lui donnait l'absolution.
A huit heures, Sa Majesté monta en voiture et se rendit au théâtre Argentina, éclairé à giorno; une loge magnifique lui avait été préparée, avec une table toute servie dans le salon qui la précédait, afin que, dans l'entr'acte de l'opéra au ballet, elle pût manger son macaroni comme elle le faisait à Naples; or, le bruit avait couru que ce spectacle était ajouté à celui qui était promis par l'affiche, et la salle regorgeait de monde.
L'entrée de Sa Majesté fut accueillie par les plus vifs applaudissements.
Sa Majesté avait eu le soin de prévenir au palais Farnèse qu'on lui envoyât, au théâtre Argentina, les courriers qui pourraient lui arriver de la part du général Mack, et le régisseur du théâtre, prévenu de son côté, se tenait prêt, en grand costume, à faire lever la toile et à annoncer que les Français avaient évacué les États romains.
Le roi écouta le chef-d'oeuvre de Cimarosa avec une distraction dont il n'était pas le maître. Peu accessible en tout temps aux charmes de la musique, il y était encore plus indifférent ce soir-là que les autres soirs; il lui semblait toujours entendre le canon du matin, et il prêtait bien plus l'oreille aux bruits qui venaient du corridor qu'à ceux de l'orchestre et du théâtre.
La toile tomba sur le dénoûment du Matrimonio segreto, au milieu des hourras de la salle tout entière; on rappela le castrat Veluti, qui, quoique âgé de plus de quarante ans et fort ridé hors de la scène, jouait encore l'amoureuse avec le plus grand succès, et qui vint modestement, l'éventail à la main, les yeux baissés et faisant semblant de rougir, tirer ses trois révérences au public, et deux laquais en grande livrée apportèrent dans la loge royale la table du souper, chargée de deux candélabres supportant chacun vingt bougies, et entre lesquels s'élevait un plat de macaroni gigantesque, surmonté d'une appétissante couche de tomates.
C'était au tour du roi à donner sa représentation.