Jamais la magie de l'art, poussée à ce point peut-être, n'était parvenue au delà. Quoique exprimés dans une langue étrangère, aucun des sentiments qui avaient agité le coeur de l'amante de Roméo, n'avait échappé à ses spectateurs; la douleur, quand, sa mère et sa nourrice parties, elle se trouve seule avec la menace de devenir la femme du comte Pâris; le doute, quand, examinant le breuvage, elle craint que ce ne soit un poison; la résolution, quand, prenant un poignard, elle décide d'en appeler au fer, c'est-à-dire à la mort, dans l'extrémité où elle se trouve; l'angoisse, quand elle craint d'être oubliée vivante dans le tombeau de sa famille et d'être forcée par les spectres de se mêler à leur danse impie; enfin sa terreur quand elle croit voir Tybald, enseveli de la veille, se soulever tout sanglant pour frapper Roméo, toutes ces impressions diverses, elle les avait rendues avec une telle magie et une telle vérité, qu'elle les avait fait passer dans l'âme des assistants, pour lesquels, grâce à la magie de son art, la fiction était devenue une réalité.

Les émotions soulevées par ce spectacle, dont la noble compagnie, complétement étrangère aux mystères de la poésie du Nord, n'avait pas même l'idée, furent quelque temps à se calmer. Au silence de la stupéfaction succédèrent les applaudissements de l'enthousiasme; puis vinrent les éloges et les flatteries charmantes qui caressent si doucement l'amour-propre des artistes. Emma, née pour briller sur la scène littéraire, mais poussée par son irrésistible fortune sur la scène politique, redevenait à chaque occasion la comédienne ardente et passionnée, prête à faire passer dans la vie réelle ces créations de la vie factice que l'on appelle Juliette, lady Macbeth ou Cléopâtre. Alors, elle jetait à son rêve évanoui tous les soupirs de son coeur et demandait si les triomphes dramatiques de mistress Siddons et de mademoiselle Raucourt ne valaient pas mieux que les apothéoses royales de lady Hamilton. Alors, il se faisait en elle, au milieu des louanges des assistants, des applaudissement des spectateurs, des caresses même de la reine, une profonde tristesse, et, si elle s'y laissait aller, elle tombait dans une de ces mélancolies qui, chez elle, étaient encore une séduction; mais la reine, qui pensait avec raison que ces mélancolies n'étaient point exemptes de regrets et même de remords, la poussait vite vers quelque nouveau triomphe, dans l'enivrement duquel elle détournait les yeux du passé pour ne plus regarder que dans l'avenir.

Aussi, la prenant par le bras et la secouant fortement, comme on fait pour tirer une somnambule du sommeil magnétique:

—Allons, lui dit-elle, pas de ces rêveries! tu sais bien que je ne les aime pas. Chante ou danse! Je te l'ai déjà dit, tu n'es point à toi ce soir, tu es à nous; chante ou danse!

—Avec la permission de Votre Majesté, dit Emma, je vais chanter. Je ne joue jamais cette scène sans conserver pendant quelque temps un tremblement nerveux qui m'ôte toute force physique; au contraire, ce tremblement sert ma voix. Quel morceau Votre Majesté désire-t-elle que je chante? Je suis à ses ordres.

—Chante-leur quelque chose de ce manuscrit de Sappho que l'on vient de retrouver à Herculanum. Ne m'as-tu pas dit que tu avais fait la musique de plusieurs de ces poésies?

—D'une seule, madame; mais...

—Mais quoi? demanda la reine.

—Cette musique, faite pour nous dans l'intimité, sur un hymne étrange..., dit Emma à voix basse.

A la femme aimée, n'est-ce pas?