Emma sourit et regarda la reine avec une singulière expression de lascivité.

—Justement! dit la reine, chante celle-là, je le veux.

Puis, laissant Emma tout étourdie de l'accent avec lequel elle avait dit: Je le veux, elle appela le duc de Rocca-Romana, qu'on assurait avoir été l'objet d'un de ces caprices tendres et passagers auxquels la Sémiramis du Midi était aussi sujette que la Sémiramis du Nord, et, le faisant asseoir près d'elle sur le même canapé, elle commença avec lui une conversation qui, pour se passer à voix basse, n'en paraissait pas moins animée.

Emma jeta un regard sur la reine, sortit vivement du salon, et, un instant après, rentra coiffée d'une branche de laurier, les épaules couvertes d'un manteau rouge et portant dans son bras arrondi cette lyre lesbienne que nulle femme n'a osé toucher depuis que la muse de Mitylène l'a laissée échapper de ses mains en s'élançant du haut du rocher de Leucade.

Un cri d'étonnement s'échappa de toutes les poitrines; à peine la reconnut-on. Ce n'était plus la douce et poétique Juliette; une flamme plus dévorante que celle que Vénus vengeresse alluma dans les yeux de Phèdre jaillissait de sa prunelle; elle s'avança d'un pas rapide et qui avait quelque chose de viril, répandant autour d'elle un parfum inconnu; toutes les ardeurs impures de l'antiquité, celle de Myrrha pour son père, celle de Pasiphaé pour le taureau crétois, semblaient avoir étendu leur fard impudique sur son visage; c'était la vierge révoltée contre l'amour, sublime d'impudeur dans sa coupable rébellion; elle s'arrêta devant la reine, et, avec une passion qui fit sonner les cordes de la lyre, comme si elles étaient d'airain, elle se laissa tomber sur un fauteuil et chanta sur une stridente mélopée les paroles suivantes:

Assis à tes côtés, celui-là qui soupire,

Écoutant de ta voix les sons mélodieux,

Celui-là qui te voit, ô rage! lui sourire,

Celui-là, je le dis, il est l'égal des dieux!

Dès que je t'aperçois, la voix manque à ma lèvre,