«Pendant que je suis dans la capitale du monde chrétien, occupé à rétablir la sainte Église, les Français, auprès desquels j'ai fait tout pour vivre en paix, menacent de pénétrer dans les Abruzzes...»
—Vous savez que je n'admire pas encore.
—Vous avez tort, sire; car remarquez la portée de ceci. Vous êtes à Rome au moment où vous écrivez cette proclamation; vous y êtes tranquillement, sans autre intention que de rétablir la sainte Église; vous n'y abattez pas les arbres de la Liberté, vous ne voulez pas faire pendre les consuls, vous ne laissez pas le peuple brûler les juifs ou les jeter dans le Tibre; vous y êtes innocemment, dans les seuls intérêts du saint-père.
—Ah! fit le roi, qui commençait à comprendre.
—Vous n'y êtes pas, continua le cardinal, pour faire la guerre à la République, puisque vous avez tout fait auprès des Français pour vivre en paix avec eux. Eh bien, quoique vous ayez tout fait pour vivre en paix avec eux, c'est-à-dire avec des amis, ils menacent de pénétrer dans les Abruzzes.
—Eh! fit le roi, qui comprenait.
—C'est donc, continua Ruffo, aux yeux de tous ceux qui liront ce manifeste, et le monde entier le lira, c'est donc de leur part et non de la vôtre qu'est le mauvais procédé, la rupture, la trahison. Malgré les menaces que vous a faites l'ambassadeur Garat, vous vous fiez à eux comme à des alliés que vous voulez conserver à tout prix; vous allez à Rome, plein de confiance dans leur loyauté, et, tandis que vous êtes à Rome, que vous ne vous doutez de rien, que vous êtes bien tranquille, les Français vous attaquent à l'improviste et battent Mack. Rien d'étonnant, vous en conviendrez, sire, qu'un général et une armée pris à l'improviste soient battus.
—Tiens!... fit le roi, qui comprenait de plus en plus, c'est ma foi vrai.
—Votre Majesté ajoute: «Je me risque donc, malgré le danger que je cours, à traverser leurs rangs pour regagner ma capitale en péril; mais, une bonne fois à Naples, je marcherai à leur rencontre avec une armée nombreuse pour les exterminer...» Voyez, sire! malgré le danger qu'elle y court, Votre Majesté se risque à travers leurs rangs pour regagner sa capitale en péril. Comprenez-vous, sire? vous ne fuyez plus devant les Français, vous passez à travers leurs rangs; vous ne craignez pas le danger, vous l'affrontez, au contraire. Et pourquoi exposez-vous si témérairement votre personne sacrée? Pour regagner, pour protéger, pour défendre votre capitale, pour marcher enfin à la rencontre de l'ennemi avec une armée nombreuse, pour exterminer les Français, quand vous y serez rentré...
—Assez, s'écria le roi en éclatant de rire, assez, mon cher cardinal! j'ai compris. Vous avez raison, mon éminentissime, grâce à cette proclamation, je vais passer pour un héros. Qui diable se serait douté de cela quand je changeais d'habits avec d'Ascoli dans une auberge d'Albano? Décidément, vous avez raison, mon cher cardinal, et votre Pronio est un homme de génie. Ce que c'est que d'avoir étudié Machiavel! Tiens! il a oublié son livre.