—Ah! par ma foi, je le veux bien, dit celui auquel s'adressait Michel; tu es un bon garçon, quoique tu sois un peu fier de ce que tu sais; mais, enfin, puisqu'il faut toujours que l'on ait un chef, mieux vaut que ce chef sache lire, écrire et compter, que de ne rien savoir du tout.
—Eh bien, continua Michele, que ceux qui veulent de moi pour leur chef aillent m'attendre strada Carbonara, avec les armes qu'ils pourront se procurer; moi, je vais chercher mon sabre.
Il se fit alors un grand mouvement dans la foule; chacun tira de son côté, et une centaine d'hommes prêts à reconnaître Michele le Fou pour leur chef sortirent du groupe et se mirent chacun à la recherche de l'arme de rigueur sans laquelle on n'était point reçu dans les rangs du capitaine Michele.
Quelque chose se passait à l'autre extrémité de la ville, entre Tolède et le Vomero, au haut de la montée de l'Infrascata, au pied de la salita dei Capuccini.
Fra Pacifico, en revenant de la quête avec son ami Jacobino, avait vu des hommes courant, le bras gauche chargé d'affiches et collant ces affiches sur les murs partout où ils trouvaient une place convenable et à la portée de la vue; le frère quêteur s'était alors approché avec d'autres curieux de cette affiche, l'avait déchiffrée non sans peine attendu qu'il n'était point un savant de la force de Michele; mais enfin il l'avait déchiffrée, et, aux nouvelles inattendues qu'elle contenait, son ardeur guerrière s'était, comme on le pense bien, éveillée plus militante que jamais en voyant ces jacobins, objet de son exécration, prêts à franchir les frontières du royaume.
Alors, il avait furieusement frappé la terre de son bâton de laurier, il avait demandé la parole, il était monté sur une borne, et, tenant Jacobino par sa longe, au milieu d'un silence religieux, il avait expliqué, à l'immense cercle que sa popularité avait rassemblé autour de lui, ce que c'était que les Français; or, au dire de fra Pacifico, les Français étaient tous des impies, des sacrilèges, des pillards, des voleurs de femmes, des égorgeurs d'enfants, qui ne croyaient pas que la madone de Pie-di-Grotta remuât les yeux, et que les cheveux du Christ del Carmine poussassent de telle façon, que l'on était forcé de les lui couper tous les ans; fra Pacifico affirmait qu'ils étaient tous bâtards du diable, et en donnait pour preuve que tous ceux qu'il avait vus portaient, sur un point quelconque du corps, l'empreinte d'une griffe, indication certaine qu'ils étaient tous destinés à tomber dans celles de Satan; il était donc urgent, par tous les moyens possibles, de les empêcher d'entrer à Naples, ou Naples, brûlée de fond en comble, disparaîtrait de la surface de la terre, comme si la cendre de Pompéi ou la lave d'Herculanum avait passé sur elle.
Le discours de fra Pacifico, et surtout la péroraison de ce discours, avaient fait le plus grand effet sur ses auditeurs. Des cris d'enthousiasme s'étaient élevés dans la foule; deux ou trois voix avaient demandé si, dans le cas où le peuple napolitain se soulèverait contre les Français, fra Pacifico marcherait de sa personne contre l'ennemi. Fra Pacifico avait alors répondu que non-seulement lui, mais son âne Jacobino, étaient au service de la cause du roi et de l'autel, et que, sur cette humble monture, choisie par le Christ pour faire son entrée triomphale à Jérusalem, il se chargeait de guider à la victoire ceux qui voudraient bien combattre avec lui.
Alors, les cris «Nous sommes prêts! nous sommes prêts!» avaient retenti. Fra Pacifico n'avait demandé que cinq minutes, avait remonté rapidement la rampe dei Capuccini pour déposer à la cuisine la charge de Jacobino, et, en effet, cinq minutes après, seconde pour seconde, avait reparu, monté cette fois sur son âne, et était, au grand galop, revenu prendre sa place au milieu du cercle qui l'avait élu.
Il était six heures du soir, à peu près, et Naples en était, sans que Ferdinand s'en doutât le moins du monde, au degré d'exaspération que nous avons dit, lorsque celui-ci, la tête basse et se demandant quel accueil l'attendait dans sa capitale, entra par la porte Capuana, ayant le soin, pour ne pas ajouter à sa disgrâce la part d'impopularité qui pesait sur la reine et sa favorite, de se séparer d'elles au moment d'entrer dans la ville et de leur tracer pour itinéraire la porte del Camino, la Marinella, la via del Piliero, le largo del Castello, tandis que lui suivrait la strada Carbonara, la strada Foria, le largo delle Pigne et Toledo.
Les deux voitures royales s'étaient donc séparées à la porte Capuana, la reine regagnant, avec lady Hamilton, sir William et Nelson, le palais royal par la route que nous avons dite, et le roi entrant directement, avec le duc d'Ascoli, son fidèle Achate, par cette fameuse porte Capuana, célèbre à tant de titres.