—Des torches! des flambeaux! des illuminations! crièrent Pagliuccella et ses hommes en courant comme des dératés par la strada Carbonara. C'est le roi qui revient parmi nous. Vive le roi! vive notre père! vive le sauveur de Naples!

—Allons, allons, dit le roi à d'Ascoli, mon avis est qu'il ne faut pas les contrarier. Laissons-les donc faire; mais, décidément, l'abbé Pronio est un habile homme!

Les cris de Pagliuccella et de ses lazzaroni eurent un effet magique; on sortit en foule des maisons avec des torches ou des cierges; toutes les fenêtres furent illuminées; lorsqu'on arriva à la rue Foria, on la vit tout entière étincelante comme Pise le jour de la Luminara.

Il en résulta que l'entrée du roi, qui menaçait de se faire avec le silence et la honte d'une défaite, prenait, au contraire, tout l'éclat d'une victoire, tout le retentissement d'un triomphe.

A la montée du musée Borbonico, le peuple ne put souffrir plus longtemps que son roi fût traîné par des chevaux; il détela la voiture, s'y attela et la traîna lui-même.

Lorsque la voiture du roi et son attelage arrivèrent à la rue de Tolède, on vit, descendant de l'Infrascata, une seconde troupe se joindre à celle de Michel le Fou, troupe non moins enthousiaste et non moins bruyante. Elle était conduite par fra Pacifico, monté sur son âne et portant son bâton sur son épaule comme Hercule sa massue; elle se composait de deux on trois cents personnes au moins.

On descendit la rue de Tolède; elle ruisselait littéralement d'illuminations, tandis que tout ce peuple armé de torches allumées semblait une mer phosphorescente. A peine, tant la foule était considérable, si la voiture pouvait avancer. Jamais triomphateur antique, jamais Paul-Émile, vainqueur de Persée, jamais Pompée, vainqueur de Mithridate, jamais César, vainqueur des Gaules, n'eurent un cortège pareil à celui qui ramenait ce roi fugitif à son palais.

La reine était arrivée la dernière par des rues désertes et avait trouvé le palais royal muet et presque solitaire; puis elle avait entendu de grandes et lointaines rumeurs, quelque chose comme des grondements d'orage venant de l'horizon; elle avait, en hésitant, été au balcon, car elle entendait encore, dans la rue et sur la place, ce froissement du peuple qui se hâte, sans savoir vers quoi le peuple se hâtait; alors, elle avait plus distinctement entendu ce bruit, perçu ces clameurs, vu ces torrents de lumière qui descendaient de la rue de Tolède et roulaient vers le palais royal, et elle les avait pris pour la lave d'une révolution; elle eut peur, elle se rappelait les 5 et 6 octobre, le 21 juin et le 10 août de sa soeur Antoinette; elle parlait déjà de fuir; Nelson lui offrait déjà un refuge à bord de son vaisseau, lorsqu'on vint lui dire que c'était le roi que le peuple ramenait en triomphe.

La chose lui paraissait plus qu'incroyable, elle lui paraissait impossible; elle consulta Emma, Nelson, sir William, Acton; aucun d'eux, Acton lui-même, ce grand mépriseur de l'humanité, ne pouvait s'expliquer cette aberration du sens moral chez tout un peuple: on ignorait la proclamation de Pronio, que le roi ou plutôt le cardinal avait par les soins de son auteur, fait imprimer et afficher sans en rien dire à personne, et l'absence d'esprit philosophique empêchait les illustres personnages que nous venons de citer de se rendre compte à quels misérables petits accidents, lorsqu'un trône est ébranlé, tient son raffermissement ou sa chute.

La reine, rassurée enfin et à grand'peine, courut au balcon; ses amis la suivirent. Acton seul resta en arrière; dédaigneux de popularité, détesté comme étranger, accusé de tous les malheurs qui arrivaient au trône, il évitait de se montrer au public, lequel l'accueillait presque toujours par des murmures qui parfois allaient jusqu'à l'insulte. Tant qu'il s'était senti aimé ou avait cru être aimé de Caroline, il avait bravé cette impopularité; mais, depuis qu'il sentait n'être plus pour elle qu'un objet de crainte, un moyen d'ambition, il avait cessé de braver l'opinion publique, à laquelle, il faut lui rendre cette justice, il était profondément indifférent.