Une des maisons où la nouvelle de ce qui s'était passé avait produit la sensation la plus vive d'abord, parce que les deux individus habitant cette maison, se trouvaient de deux côtés divers, parfaitement renseignés, ensuite parce qu'ils avaient chacun un grand intérêt, l'un de coeur, l'autre de relations sociales, à l'issue de ces événements, était la maison si bien connue de nos lecteurs, sous le titre de maison du Palmier.
Luisa avait tenu parole à Salvato; depuis le départ du jeune homme, depuis qu'il avait quitté cette chambre où, porté mourant, il était peu à peu, sous l'oeil et par les soins de la jeune femme, revenu à la vie, tous les instants que l'absence de son mari lui avait laissés libres, elles les avait passés dans cette chambre.
Luisa ne pleurait pas, Luisa ne se plaignait pas, elle n'éprouvait même pas le besoin de parler de Salvato à personne; Giovannina, étonnée du silence de sa maîtresse à l'égard du jeune homme, avait essayé de le lui faire rompre, mais n'y avait pas réussi; une fois Salvato parti, une fois Salvato absent, il semblait à Luisa qu'elle ne devait plus parler de lui qu'avec Dieu.
Non, la pureté de cet amour, si puissant et si maître de son âme qu'il fût, l'avait laissée dans une mélancolique sérénité; elle entrait dans la chambre, souriait à tous les meubles, les saluait doucement de la tête, tendrement des yeux, allait s'asseoir à sa place accoutumée, c'est-à-dire au chevet du lit, et rêvait.
Ces rêveries, dans lesquelles les deux mois qui venaient de s'écouler repassaient jour par jour, heure par heure, minute par minute, devant ses yeux, où le passé,—Luisa avait deux passés: un qu'elle avait complètement oublié, l'autre auquel elle pensait sans cesse!—ces rêveries où le passé, disons-nous, se reconstruisait sans qu'aucun effort de sa mémoire eût besoin d'aider à sa reconstruction, ces rêveries avaient une douceur infinie; de temps en temps, quand ses souvenirs en étaient à l'heure du départ, elle portait la main à ses lèvres comme pour y fixer l'unique et rapide baiser que Salvato y avait imprimé en se séparant d'elle, et, alors, elle en retrouvait toute la suavité. Autrefois, sa solitude avait besoin de travail ou de lecture; aujourd'hui, aiguille, crayon, musique, tout était négligé; ses amis ou son mari étaient-ils là, Luisa vivait un pied dans le passé, l'autre dans le présent. Demeurait-elle seule, elle retombait tout entière dans le passé, elle y vivait d'une vie factice, bien autrement douce que la vie réelle.
Il y avait quatre jours à peine que Salvato était parti, et ces quatre jours d'absence avaient pris une place immense dans la vie de Luisa; cet espace y formait une espèce de lac bleu, tranquille, solitaire et profond, réfléchissant le ciel; si l'absence de Salvato se prolongeait, ce lac idéal s'agrandirait en raison de la durée de l'absence; si l'absence était éternelle, le lac alors prendrait toute sa vie, passé et avenir, submergeant l'espérance dans l'avenir, la mémoire dans le passé, et arriverait, comme la mer, à n'avoir plus de rivages visibles.
Dans cette vie de la pensée qui l'emportait sur la vie matérielle, tout, comme dans un rêve, prenait une forme analogue au songe dans lequel elle était perdue; ainsi, elle voyait sans impatience, venir à elle cette lettre tant attendue, sous la forme d'une voile blanche, point imperceptible à l'horizon, grandissant peu à peu et s'approchant doucement, en rasant le flot bleu de son aile de neige, du rivage sur lequel elle était couchée.
Cette mélancolie laissée par le départ de Salvato, tempérée par l'espoir du retour, perle qu'avait fait éclore au fond de son coeur la promesse positive du jeune homme, était si douce, que son mari même, dont l'éternelle bonté semblait s'alimenter de sa vue, ne l'ayant point remarquée, n'avait pas eu besoin de lui en demander la cause; cette tendre et profonde amitié, moitié reconnaissance, moitié tendresse filiale qu'elle avait pour lui, ne souffrait en rien de cet amour qu'elle portait à un autre; il y avait peut-être un peu de pâleur dans son sourire, quand elle allait attendre sur le perron son retour de la bibliothèque; peut-être y avait-il, quand elle saluait ce retour, l'humidité d'une larme dans sa voix; mais, pour que le chevalier le remarquât, il eût fallu qu'on le lui fît remarquer. San-Felice était donc demeuré l'homme calme et heureux qu'il avait toujours été.
Mais chacun d'eux éprouva une inquiétude différente, quand ils apprirent le retour du roi à Caserte.
San-Felice, en arrivant au palais royal, avait trouvé le prince absent, et son aide de camp chargé de lui dire que Son Altesse royale était allée faire une visite au roi, revenu en toute hâte de Rome la nuit précédente.