Quoique l'événement lui eût paru grave, comme il ignorait que sa femme eût à cet événement un autre intérêt que celui qu'il y prenait lui-même, il n'avait pas quitté le palais royal une minute plus tôt et était rentré chez lui à son heure accoutumée.

Seulement, en rentrant, il avait raconté ce retour à Luisa, plutôt comme une chose extraordinaire que comme une chose inquiétante; mais Luisa, qui savait, par les confidences de Salvato, qu'une bataille était instante, avait tout de suite pensé que le retour du roi se rattachait à cette bataille, et, avec assurance, elle avait émis cette supposition qui avait étonné le chevalier par sa justesse, que, si le roi était revenu, il y avait probablement eu rencontre entre les Français et les Napolitains, et que, dans cette rencontre, les Français avaient été vainqueurs.

Mais, en émettant cette supposition, qui, pour elle, était une certitude, Luisa avait eu besoin de toute sa puissance sur elle-même pour ne pas laisser voir son émotion; car les Français n'avaient pas été vainqueurs sans lutte, et, dans cette lutte, ils avaient dû avoir un plus ou moins grand nombre de morts et de blessés; or, qui pouvait lui assurer que Salvato n'était au nombre ni des blessés ni des morts?

Sous le premier prétexte venu, Luisa s'était retirée dans sa chambre, et, devant le même crucifix qui avait assisté son père mourant, sur lequel San-Felice avait juré d'accomplir les volontés du prince Caramanico en épousant Luisa et en la rendant heureuse, elle pria longtemps et pieusement, ne donnant pas de motif à sa prière et laissant à Dieu le soin de découvrir ce motif, s'il y en avait un.

A cinq heures, San-Felice avait entendu un grand bruit dans la rue; il s'était approché de la fenêtre, avait vu des hommes courant de tous côtés, en posant sur la muraille des affiches que chacun s'empressait de lire. Il était alors descendu, s'était approché d'une affiche, avait lu comme les autres l'incompréhensible proclamation; puis, comme tout esprit scrutateur, il avait été préoccupé du désir de trouver le mot de cette énigme politique, avait demandé à Luisa si elle voulait descendre avec lui jusqu'à la ville pour avoir des nouvelles, et, sur son refus, y était allé seul.

En son absence, Cirillo était venu; il ignorait le départ de Salvato; à lui la jeune femme dit tout: comment Nanno était venue et, avec son langage figuré, avait, sous la forme d'une légende grecque, fait comprendre à Salvato que les Français allaient combattre et qu'il devait combattre avec eux. Cirillo, ne sachant rien de plus que San-Felice, était fort inquiet; mais il donna la certitude à Luisa que, s'il n'était point arrivé malheur à Salvato, Salvato, par un moyen quelconque, ferait parvenir des nouvelles à ses amis. Alors, ce qu'il saurait, Cirillo s'engagait à le lui faire savoir.

Luisa ne lui dit point que, sous ce rapport, elle avait l'espérance d'être renseignée au moins aussi vite que lui.

Cirillo était parti depuis longtemps, lorsque San-Felice rentra; il avait assisté au triomphe du roi et haussé les épaules à l'enthousiasme des Napolitains; le côté embarrassé et obscur de la proclamation n'avait point échappé à son esprit sagace, et son coeur n'était pas si naïf qu'il ne crût à quelque tromperie.

Il regretta de n'avoir point vu Cirillo, qu'il aimait comme homme, qu'il admirait comme médecin.

A onze heures, il se retira chez lui, et Luisa rentra chez elle, ou plutôt dans la chambre de Salvato, comme elle avait coutume de le faire quand il y était, et même depuis qu'il n'y était plus; la crainte avait donné à son amour quelque chose de plus passionné que d'habitude; elle s'agenouilla devant le lit, pleura beaucoup, et, à plusieurs reprises, appuya ses lèvres sur l'oreiller où avait reposé la tête du blessé.