—Vous croyez, mon ami?
—Je le crois; tu es donc libre, enfant chérie de mon coeur, de rester à Naples, de ne pas quitter cette maison que tu aimes, ce jardin où tu as couru et joué tout enfant, ce petit coin de terre, enfin, où tu as amassé dix-sept ans de souvenirs; car il y a dix-sept ans que tu es ici et que tu fais la joie de mon foyer! il me semble que tu y es venue hier.
Le chevalier poussa un soupir.
Luisa ne répondit rien; il continua:
—La duchesse Fusco, qui est exilée par la reine, la reine à peine éloignée, va revenir à son tour; avec une pareille amie pour veiller sur toi, je n'aurai pas plus de crainte que si tu étais près d'une mère. Dans quinze jours, les Français seront à Naples; mais tu n'as rien à redouter des Français. Je les connais, ayant longtemps vécu avec eux. Ils apportent à mon pays des bienfaits dont j'aurais voulu qu'il fût doté par ses souverains: la liberté, l'intelligence. Tous mes amis et, par conséquent, tous les tiens sont patriotes; aucune révolution ne peut t'inquiéter, aucune persécution ne saurait t'atteindre.
—Ainsi, mon ami, lui demanda Luisa, vous croyez que je puis vivre heureuse sans vous?
—Un mari comme moi, chère enfant, dit San-Felice avec un soupir, n'est point un mari regrettable pour une femme de ton âge.
—Mais, en admettant que je puisse vivre sans vous, vous, mon ami, pourrez-vous vivre sans moi?
San-Felice baissa la tête.
—Vous craignez que cette maison, ce jardin, ce petit coin de terre, ne me manquent, continua Luisa; mais ma présence ne vous manquera-t-elle point, à vous? notre vie, commune depuis dix-sept ans, en se disjoignant tout à coup, ne déchirera-t-elle point en vous quelque chose, non-seulement d'habituel, mais encore d'indispensable?