—C'est vrai, monsieur; mais ils sont justes dans l'appréciation de la lâcheté napolitaine, répondit Nelson, et c'est pour cela que je dis au roi, après ce qui s'est passé à Civita-Castellana: Sire, vous ne pouvez plus vous confier aux hommes qui vous ont abandonné, soit par peur, soit par trahison.
Carracciolo pâlit affreusement et porta, malgré lui, la main à la garde de son épée; mais, se rappelant que Nelson n'avait qu'une main pour tirer la sienne, et que cette main, c'était la gauche, il se contenta de dire:
—Tout peuple a ses heures de défaillance, sire. Ces Français, devant lesquels nous fuyons, ont eu trois fois leur Civita-Castellana: Poitiers, Crécy, Azincourt; une seule victoire a suffi pour effacer trois défaites: Fontenoy.
Caracciolo prononça ces mots en regardant Nelson, qui se mordit les lèvres jusqu'au sang; puis, s'adressant de nouveau au roi:
—Sire, continua-t-il, c'est le devoir d'un roi qui aime son peuple, de lui offrir l'occasion de se relever d'une de ces défaillances; que le roi donne un ordre, dise un mot, fasse un signe, et pas un Français ne sortira des Abruzzes, s'ils ont l'imprudence d'y entrer.
—Mon cher Caracciolo, dit le roi revenant à l'amiral, dont le conseil caressait son secret désir, tu es de l'avis d'un homme dont j'apprécie fort les avis; tu es de l'avis du cardinal Ruffo.
—Il ne manquait plus à Votre Majesté que de mettre un cardinal à la tête de ses armées, dit Nelson avec un sourire de mépris.
—Cela n'a déjà pas si mal réussi à mon aïeul Louis XIII ou Louis XIV, je ne sais plus bien lequel, que de mettre un cardinal à la tête de ses armées, et il y a un certain Richelieu qui, en prenant La Rochelle et en forçant le Pas-de-Suze, n'a pas fait de tort à la monarchie.
—Eh bien, sire, s'écria vivement Caracciolo se cramponnant à cet espoir que lui donnait le roi, c'est le bon génie de Naples qui vous inspire; abandonnez-vous au cardinal Ruffo, suivez ses conseils, et, moi, que vous dirai-je de plus? je suivrai ses ordres.
—Sire, dit Nelson en se levant et en saluant le roi, Votre Majesté n'oubliera pas, je l'espère, que, si les amiraux italiens obéissent aux ordres d'un prêtre, un amiral anglais n'obéit qu'aux ordres de son gouvernement.