Satan accourut; saint Benoît eut peine à le reconnaître: la colère lui avait donné la jaunisse, et il avait le nez rouge comme un charbon ardent.
En général, lorsque Satan a pris un engagement quelconque, il le remplit très-fidèlement: c'est une justice à lui rendre.
Le saint lui donna la liste des matériaux de toute espèce dont il avait besoin. Satan appela une vingtaine de ses diables les plus alertes, qui à l'instant même se mirent à la besogne.
Le lieu choisi par le saint était voisin d'un bois et d'un temple consacré à Apollon; le saint commanda, avant tout, à Satan d'incendier la forêt.
Satan frotta son nez à un arbre résineux, et l'arbre, s'enflammant à l'instant, communiqua sa flamme à toute la forêt.
Après cela, il lui ordonna de faire disparaître du paysage le temple païen, moins quelques colonnes très-belles qu'il réservait pour l'église de son monastère.
Satan prit les colonnes une à une sur son épaule, et, de peur qu'il ne leur arrivât malheur, il les transporta lui-même à l'endroit indiqué par le saint; puis il souffla sur ce qui restait du temple, et le temple disparut.
En même temps, armé d'un marteau, saint Benoît mettait en pièces la statue du dieu.
Grâce à la coopération de Satan, le monastère fut promptement bâti. Et, si l'on doutait de la part que le diable eut dans cette oeuvre, nous renverrions les incrédules aux fresques de Giordano, son chef-d'oeuvre peut-être, parce qu'il l'exécuta à son retour d'Espagne, c'est-à-dire à l'apogée de son talent, et qui représentent le roi des enfers et ses principaux ministres occupés, bien à contre-coeur, à bâtir le monastère de saint Benoît.
Le premier monastère, bâti par cette miraculeuse puissance que saint Benoît avait prise sur le démon, était dans toute sa splendeur, et saint Benoît, vieux de soixante ans, dans toute sa renommée, lorsque, Totila, roi des Goths, qui avait beaucoup entendu parler du saint fondateur, eut l'idée de le visiter. Mais, les Goths n'étant pas encore chrétiens, c'était la curiosité et non la foi qui guidait Totila vers le mont Cassinum. Il résolut donc de s'assurer par lui-même si celui auquel il rendait visite était assez avant dans la grâce de Dieu pour voir clair à travers un déguisement. Il prit les habits d'un de ses valets nommé Riga, lui fît revêtir les siens, et monta au monastère, perdu dans la foule, espérant ainsi induire saint Benoît en erreur.