Le roi n'avait l'habitude de la résistance que lorsqu'il était soutenu. Il regarda autour de lui pour voir s'il trouverait appui dans quelqu'un; mais, sous son regard, qui contenait cependant plus de prières que de menaces, tous les yeux se baissèrent. La reine avait, chez les uns la peur, chez les autres l'égoïsme pour auxiliaire. Il se sentit complètement seul et abandonné, courba la tête, et, se laissant conduire par le petit prince, tirant son chien, le seul qui fût d'avis, comme lui, de ne pas quitter la terre, il descendit à son tour dans la barque et s'assit sur un banc à part, en disant:
—Puisque vous le voulez tous... Allons, viens. Jupiter, viens!
A peine le roi fut-il assis, que le lieutenant qui, pour la barque du roi, tenait lieu de contre-maître, cria:
—Larguez!
Deux matelots armés de gaffes repoussèrent la barque du quai, les rames s'abaissèrent, et la barque nagea vers la sortie du port.
Les canots destinés à recevoir les autres passagers s'approchèrent tour à tour de l'embarcadère, y prirent leur noble chargement et suivirent la barque royale.
Il y avait loin de cette sortie furtive, dans la nuit, malgré les sifflements de la tempête et les hurlements des flots, à cette joyeuse fête du 22 septembre, où, sous les ardents rayons d'un soleil d'automne, par une mer unie, au son de la musique de Cimarosa, au bruit des cloches, au retentissement du canon, on était allé au-devant du vainqueur d'Aboukir. Trois mois à peine, s'étaient passés, et c'était pour fuir ces Français, dont on avait d'une façon trop précoce célébré la défaite, que l'on était obligé, à minuit, dans l'ombre, par une mer mauvaise, d'aller demander l'hospitalité au même Van-Guard que l'on avait reçu en triomphe.
Maintenant, il s'agissait de savoir si l'on pourrait l'atteindre.
Nelson s'était rapproché de l'entrée du port autant que la sûreté de son vaisseau pouvait le lui permettre; mais il restait toujours un quart de mille à franchir entre le port militaire et le vaisseau amiral. Dix fois, pendant ce trajet, les barques pouvaient sombrer.
En effet, plus la barque royale,—et l'on nous permettra, dans cette grave situation, de nous occuper tout particulièrement d'elle,—plus la barque royale s'avançait vers la sortie du port, plus le danger apparaissait réel et menaçant. La mer, poussée comme nous avons dit, par le vent du sud-ouest, c'est-à-dire venant des rivages d'Afrique et d'Espagne, passant entre la Sicile et la Sardaigne, entre Ischia et Capri, sans rencontrer aucun obstacle, depuis les îles Baléares jusqu'au pied du Vésuve, roulait d'énormes vagues qui, en se rapprochant de la terre, se repliaient sur elles-mêmes et menaçaient d'engloutir ces frêles embarcations sous les voûtes humides, qui dans l'obscurité semblaient des gueules de monstres prêtes à les dévorer.