En approchant de cette limite où l'on allait passer d'une mer comparativement calme à une mer furieuse, la reine elle-même sentit son coeur faiblir et sa résolution chanceler. Le roi, de son côté, muet et immobile, tenant son chien entre ses jambes en le serrant convulsivement par le cou, regardait d'un oeil fixe et dilaté par la terreur ces longues vagues qui venaient, comme une troupe de chevaux marins, se heurter au môle, et, se brisant contre l'obstacle de granit, s'écrouler à ses pieds en jetant une plainte sinistre et en faisant voler par-dessus la muraille une écume impalpable et frémissante, qui, dans l'obscurité, semblait une pluie d'argent.
Malgré cette terrible apparition de la mer, le comte de Thurn, fidèle observateur des ordres reçus, essaya de franchir l'obstacle et de dompter la résistance. Debout à l'avant de la barque, cramponné au plancher, grâce à cet équilibre du marin que de longues années de navigation peuvent seules donner, faisant face au vent qui avait enlevé son chapeau et à la mer qui le couvrait de son embrun, il encourageait les rameurs par ces trois mots répétés de temps en temps avec une monotone mais ferme accentuation:
—Nagez ferme! nagez!
La barque avançait.
Mais, arrivée à cette limite que nous avons indiquée, la lutte devint sérieuse. Trois fois, la barque victorieuse surmonta la vague et glissa sur le versant opposé; mais trois fois la vague suivante la repoussa.
Le comte de Thurn comprit lui-même que c'était de la démence que de lutter avec un pareil adversaire et se détourna pour demander au roi:
—Sire, qu'ordonnez-vous?
Mais il n'eut pas même le temps d'achever la phrase. Pendant le mouvement qu'il fit, pendant la seconde qu'il eut l'imprudence d'abandonner la conduite du bateau, une vague, plus haute et plus furieuse que les autres, s'abattit sur l'embarcation et la couvrit d'eau. La barque frémit et craqua. La reine et les jeunes princes, qui crurent leur dernière heure venue, jetèrent un cri; le chien poussa un hurlement lugubre.
—Rentrez! cria le comte de Thurn; c'est vouloir tenter Dieu que de prendre la mer par un pareil temps. D'ailleurs, vers les cinq heures du matin, il est probable que la mer se calmera.
Les rameurs, évidemment enchantés de l'ordre qui leur était donné, par un brusque mouvement, se rejetèrent dans le port et allèrent aborder à l'endroit du quai le plus voisin de la passe.