On se mit à table; le souper fut très-gai; en se retrouvant dans un milieu qui rappelait Versailles, les deux vieilles princesses avaient à peu près oublié la perte qu'elles avaient faite de leur soeur, perte dont elles ne devaient pas se consoler; mais c'est un des privilèges des deuils de cour de se porter en violet et de ne durer que trois semaines.
Ce qui rendait le souper si gai, c'est que tout le monde était persuadé, comme le roi et d'après le roi, qu'à l'heure qu'il était, le canon qu'on avait entendu annonçait la défaite des Français; ceux qui n'étaient pas aussi convaincus ou du moins ceux qui étaient plus inquiets que les autres faisaient un effort et mettaient leur physionomie au niveau des visages les plus riants.
Nelson seul, malgré les flamboyantes effluves dont l'inondait le regard d'Emma Lyonna, paraissait préoccupé et ne se mêlait point au choeur d'espérance universelle dont on caressait la haine et l'orgueil de la reine. Caroline finit par remarquer cette préoccupation du vainqueur d'Aboukir, et, comme elle ne pouvait pas l'attribuer aux rigueurs d'Emma, elle finit par s'enquérir près de lui-même des causes de son silence et de son manque d'abandon.
—Votre Majesté désire savoir quelles sont les pensées qui me préoccupent, demanda Nelson; eh bien, dût ma franchise déplaire à la reine, je lui dirai en brutal marin que je suis: Votre Majesté, je suis inquiet.
—Inquiet! et pourquoi, milord?
—Parce que je le suis toujours quand on tire le canon.
—Milord, dit la reine, il me semble que vous oubliez pour quelle part vous êtes dans ce canon que l'on tire.
—Justement, madame, et c'est parce que je me rappelle la lettre à laquelle vous faites allusion que mon inquiétude est double; car, s'il arrivait quelque malheur à Votre Majesté, cette inquiétude se changerait en remords.
—Pourquoi l'avez-vous écrite, alors? demanda la reine.
—Parce que vous m'aviez affirmé, madame, que votre gendre Sa Majesté l'empereur d'Autriche se mettrait en campagne en même temps que vous.