—Je l'entends, répondit madame Victoire avec un soupir de résignation; mais je remets notre cause aux mains du Seigneur.

—Aux mains du Seigneur! aux mains du Seigneur! c'est très-bien dit, religieusement parlant; mais il paraît que le Seigneur a dans les mains tant de causes dans le genre de la nôtre, qu'il n'a pas le temps de s'en occuper.

—Milord, dit la reine à Nelson, aux paroles duquel elle attachait plus d'importance qu'elle ne voulait en avoir l'air, vous estimez donc bien peu nos soldats, que vous pensez qu'ils ne puissent vaincre six contre un les républicains, que vous attaquez, vous, avec vos Anglais, à forces égales et souvent inférieures?

—Sur mer, oui, madame, parce que la mer, c'est notre élément, à nous autres Anglais. Naître dans une île, c'est naître dans un vaisseau à l'ancre. Sur mer, je le dis hardiment, un marin anglais vaut deux marins français; mais, sur terre, c'est autre chose: ce que les Anglais sont sur mer, les Français le sont sur terre, madame. Dieu sait si je hais les Français: Dieu sait si je leur ai voué une guerre d'extermination! Dieu sait enfin si je voudrais que tout ce qui reste de cette nation impie, qui renie son Dieu et qui coupe la tête à ses souverains, fût dans un vaisseau, et tenir, avec le pauvre Van-Guard, tout mutilé qu'il est, ce vaisseau bord à bord! Mais ce n'est point une raison, parce que l'on déteste un ennemi, pour ne pas lui rendre justice. Qui dit haine ne dit pas mépris. Si je méprisais les Français, je ne me donnerais pas la peine de les haïr.

—Oh! voyons, cher lord, dit Emma, avec un de ces airs de tête qui n'appartenaient qu'à elle, tant ils étaient gracieux et charmants, ne faites pas ici l'oiseau de mauvais augure. Les Français seront battus sur terre par le général Mack, comme ils l'ont été sur mer par l'amiral Nelson... Et tenez, j'entends le bruit d'un fouet qui nous annonce des nouvelles. Entendez-vous, madame? Entendez-vous, milord?... Eh bien, c'est le courrier que nous promettait le roi et qui nous arrive.

Et, en effet, on entendit se rapprochant rapidement du château les claquements réitérés d'un fouet; il n'était point difficile de deviner que le bruit de ce fouet était l'éclatante musique par laquelle les postillons ont l'habitude d'annoncer leur arrivée; mais, en même temps, ce qui pouvait quelque peu embrouiller les idées des auditeurs, c'est qu'on entendait le roulement d'une voiture. Cependant tout le monde se leva par un mouvement spontané et prêta l'oreille.

Acton fit davantage encore: visiblement le plus ému de tous, il se retourna vers la reine Caroline.

—Votre Majesté permet-elle que je m'informe? demanda-t-il.

La reine répondit par un signe de tête affirmatif.

Acton s'élança vers la porte, les yeux fixés sur les appartements par lesquels devait arriver l'annonce d'un courrier ou le courrier lui-même.