—Bonsoir, bonsoir, continua-t-il; je suis bien content de trouver la table mise. Depuis Rome, nous n'avons pas trouvé un morceau de viande à nous mettre sous la dent. Du pain et du fromage sur le pouce ou plutôt sous le pouce, comme c'est restaurant! Pouah! les mauvaises auberges que celles de mon royaume, et comme je plains les pauvres diables qui comptent sur elles! A table, d'Ascoli, à table! J'ai une faim d'enragé.
Et le roi se mit à table sans s'inquiéter s'il prenait la place de quelqu'un et fit asseoir d'Ascoli près de lui.
—Sire, seriez-vous assez bon pour calmer mon inquiétude, fit la reine en s'approchant de son auguste époux, dont le respect tenait tout le monde éloigné, en me disant à quelle circonstance je dois le bonheur de ce retour inattendu?
—Madame, vous m'avez raconté, je crois,—à coup sûr, ce n'est point San-Nicandro,—l'histoire du roi François Ier, qui, après je ne sais quelle bataille, prisonnier de je ne sais quel empereur, écrivait à madame sa mère une longue lettre qui finissait par cette belle phrase: Tout est perdu, fors l'honneur. Eh bien, supposez que j'arrive de Pavie,—c'est le nom de la bataille, je me le rappelle maintenant;—supposez donc que j'arrive de Pavie et que, n'ayant pas été assez bête pour me laisser prendre comme le roi François Ier, au lieu de vous écrire, je viens vous dire moi-même...
—Tout est perdu, fors l'honneur! s'écria la reine effrayée.
—Oh! non, madame, dit le roi avec un rire strident, il y a une petite variante: Tout est perdu, voire l'honneur!
—Oh! sire, murmura d'Ascoli honteux, comme Napolitain, de ce cynisme du roi.
—Si l'honneur n'est pas perdu, d'Ascoli, fit le roi en fronçant le sourcil et en serrant les dents, preuve qu'il n'était pas aussi insensible à la situation qu'il feignait de le paraître, après quoi donc couraient ces gens qui couraient si fort, qu'en payant un ducat et demi de guides, j'ai eu toutes les peines du monde à les dépasser? Après la honte!
Tout le monde se taisait, et il s'était fait un silence de glace; car, sans rien savoir encore, on soupçonnait déjà tout. Le roi, nous l'avons dit, était assis et avait fait asseoir le duc d'Ascoli à son côté, et, allongeant sa fourchette, il avait pris, sur le plat qui se trouvait en face de lui, un faisan rôti qu'il avait divisé en deux parts et dont il avait mis une moitié sur son assiette et passé l'autre à d'Ascoli.
Le roi regarda autour de lui et vit que tout le monde était debout, même la reine.