A peine le proconsul eut-il pris place sur son trône et les licteurs se furent-ils groupés autour de lui, que les trois saints, amenés par son ordre, furent placés en face de la porte par laquelle les animaux devaient être introduits. A un signe de Timothée, cette porte s'ouvrit et les animaux de carnage s'élancèrent dans l'arène. A leur vue, trente mille spectateurs battirent des mains avec joie. De leur côté, les animaux, étonnés, répondirent par un rugissement de menace qui couvrit toutes les voix et éteignit tous les applaudissements; puis, excités par les cris de la multitude, dévorés par la faim à laquelle, depuis trois jours, leurs gardiens les condamnaient, alléchés par l'odeur de la chair humaine, dont on les nourrissait aux grands jours, les lions commencèrent à secouer leur crinière, les tigres à bondir et les hyènes à lécher leurs lèvres... Mais l'étonnement du proconsul fut grand quand il vit les hyènes, les tigres et les lions se coucher aux pieds des trois martyrs, en signe de respect et d'obéissance, tandis que les liens de saint Janvier tombaient d'eux-mêmes, et que, de sa main, redevenue libre, il bénissait en souriant les spectateurs.
Timothée, vous le comprenez bien, proconsul pour l'empereur, ne pouvait pas avoir le dernier avec un misérable évêque, d'autant qu'à la vue du dernier miracle opéré par lui, cinq mille spectateurs s'étaient faits chrétiens. Voyant que le feu ne pouvait rien sur son prisonnier et que les lions se couchaient à ses pieds, il ordonna que l'évêque et les deux diacres fussent mis à mort par le glaive.
Ce fut par une belle matinée d'automne, le 19 septembre 305, que saint Janvier, accompagné de Proculus et de Sosius, fut conduit au forum de Vulcano, près d'un cratère à moitié éteint, dans la plaine de la Solfatare, pour y subir le dernier supplice. Mais à peine avait-il fait une cinquantaine de pas dans la direction du forum, qu'un pauvre mendiant, fendant la foule, vint, en trébuchant, se jeter à ses genoux.
--Où êtes-vous, saint homme? demanda le mendiant; car je suis aveugle et je ne vous vois pas.
--Par ici, mon fils, dit saint Janvier s'arrêtant pour écouter le vieillard.
--Oh! mon père! s'écria le mendiant, il m'est donc, avant de mourir, accordé de baiser la poussière que vos pieds ont foulée!
--Cet homme est fou, dit le bourreau en s'apprêtant à le repousser.
--Laissez approcher cet aveugle, je vous prie, dit saint Janvier; car la grâce du Seigneur est avec lui.
Le bourreau s'écarta en haussant les épaules.
--Que veux-tu, mon fils? demanda le saint.