»Dans la constitution de la république napolitaine, vous prendrez, autant que le permettront les moeurs et les lois du pays, exemple de la constitution française, mère de la nouvelle république et de la nouvelle civilisation. En gouvernant votre patrie, faites la république parthénopéenne, amie, alliée, compagne, soeur de la république française. Quelles ne fassent qu'une, qu'elles soient indivisibles! N'espérez point de bonheur séparés d'elle. Si la république française chancelle, la république napolitaine tombe.

»L'armée française, qui garantit votre liberté, prendra, comme je vous l'ai déjà dit, le nom d'armée napolitaine. Elle soutiendra vos droits et vous aidera dans vos travaux; elle combattra avec vous et pour vous, et, en mourant pour votre défense, ne vous demandera d'autre prix que votre alliance et votre amitié.»

Ce discours s'acheva au milieu des acclamations et des applaudissements, des cris de joie et des larmes de la foule. Ce spectacle était nouveau pour le pays, ces paroles étaient inconnues aux Napolitains. C'était la première fois que, parmi eux, on proclamait la grande loi de la fraternité des peuples, suprême voeu du coeur, dernière parole de la civilisation humaine.

Aussi ce jour, 24 janvier 1799, fut-il un jour de fête pour les Napolitains: ce que fut pour nous notre 14 juillet. Les républicains s'embrassaient en se rencontrant dans les rues et levaient, en action de grâces, leurs yeux au ciel. Pour la première fois, les corps et les âmes se sentaient libres à Naples. La révolution de 1647 avait été la révolution du peuple, toute matérielle et constamment menaçante: celle de 1799 était la révolution de la bourgeoisie et de la noblesse, c'est-à-dire toute intellectuelle et toute miséricordieuse. La révolution de Masaniello était la réclamation de sa nationalité par un peuple conquis à un peuple conquérant; la révolution de Championnet était la réclamation de sa liberté faite par un peuple opprimé à son oppresseur. Il y avait donc une immense différence et surtout un immense progrès entre les deux révolutions.

Et alors, une chose touchante s'accomplit.

Nous avons déjà parlé des trois premiers martyrs de la liberté italienne, de Vitagliano, de Galiani et d'Emanuele de Deo. Ce dernier avait refusé la vie qu'on lui offrait s'il voulait trahir ses complices. C'étaient des enfants: à eux trois, ils avaient soixante-deux ans. Deux avaient été pendus; puis le troisième, Vitagliano,--comme le supplice des deux premiers avait produit une certaine émotion dans le peuple,--le troisième avait été poignardé par le bourreau, de peur qu'à la faveur d'un mouvement, il ne lui échappât, et pendu mort avec sa plaie sanglante au côté comme le Christ. Une députation patriotique s'organisa spontanément, et dix mille citoyens environ vinrent, au nom de la liberté naissante, saluer les familles de ces généreux jeunes gens, dont le sang avait consacré la place où l'on allait planter l'arbre de la liberté.

Le soir, des feux de joie furent allumés dans toutes les rues et sur toutes les places, et, comme s'il eût voulu se réunir à saint Janvier, son rival en popularité, le Vésuve lança des flammes qui furent plutôt de sa part une communion à l'allégresse publique qu'une menace. Ces flammes, muettes et sans lave, étaient une espèce de buisson ardent, un Sinaï politique.

Aussi, Michel le Fou, vêtu de son magnifique costume, se démenant sur un magnifique cheval, au milieu de son armée de lazzaroni, criant à cette heure: «Vive la liberté!» comme la veille elle avait crié: «Vive le roi!» disait-il à toute cette populace:

--Vous le voyez, ce matin, c'était saint Janvier qui se faisait jacobin, ce soir, c'est le Vésuve qui met le bonnet rouge!

FIN DU TOME CINQUIÈME.