»Chère Luisa,
»Laissez-moi partager avec vous une grande joie: je viens de revoir la seule personne que j'aime d'un amour égal à celui que je vous ai voué, quoiqu'il soit bien différent: je viens de revoir mon père!
»Ce qu'il est et où il est, c'est un secret que je dois garder, même vis-à-vis de vous, mais que néanmoins je vous dirais bien certainement si j'étais près de vous. Un secret pour vous! En vérité, j'en ris moi-même. Est-ce qu'on a des secrets pour sa seconde âme?
»Je viens de passer une nuit, depuis neuf heures du soir jusqu'à six heures du matin avec mon père, que, depuis dix ans, je n'avais pas vu. Toute la nuit, il m'a parlé de la mort et de Dieu; toute la nuit, je lui ai parlé de mon amour et de vous.
»C'est à la fois, chose rare, un esprit élevé et un coeur tendre que mon père. Il a beaucoup aimé, beaucoup souffert, et, plaignez-le, il ne croit pas.
»Priez pour le père, cher ange du fils, et Dieu, qui ne doit avoir rien à vous refuser, lui accordera peut-être la foi.
»Une autre femme que vous, Luisa, se serait déjà étonnée de ne pas avoir trouvé vingt fois dans ces lignes le mot: «Je vous aime!» Vous l'avez déjà lu cent fois, vous, n'est-ce pas? Vous parler de mon père, dont je ne puis parler à personne, vous dire ma joie de l'avoir revu, vous le comprenez bien, n'est-ce pas? c'est mettre mon coeur dans vos mains, et c'est vous dire à deux genoux: «Je vous aime, ma Luisa! je vous aime!»
»Me voilà donc à vingt lieues de vous, ma belle fée du Palmier, et, quand vous recevrez cette lettre, j'en serai plus rapproché encore. Les brigands nous harcèlent, nous assassinent, nous mutilent, mais ne nous arrêtent point. C'est que nous ne sommes point une armée, c'est que nous ne sommes point des hommes en marche pour envahir un royaume et conquérir une capitale: nous sommes une idée faisant le tour du monde.
»Bon! voilà que je parle politique!
»Je parie que je devine où vous lisez ma lettre. Vous la lisez dans notre chambre, assise au chevet de mon lit, dans cette chambre où nous nous reverrons et ou j'oublierai, en vous revoyant, les longs jours passés loin de vous...»