Le soir, une voix étrange courut par les rues de Naples. Nous nous servons de la forme napolitaine, qui exprime à merveille notre pensée. Ceux qui se rencontraient se disaient les uns aux autres: «Le feu!» et personne ne savait où était ce feu ni ce qui le causait.

Le peuple se rassembla de nouveau sur le rivage. Une épaisse fumée, partant du milieu du golfe, montait au ciel, inclinée de l'ouest vers l'est.

C'était la flotte napolitaine qui brûlait par l'ordre de Nelson et par les soins du marquis de Nezza.

C'était un beau spectacle; mais il coûtait cher!

On livrait aux flammes cent vingt barques canonnières.

Ces cent vingt barques brûlées en un seul et immense bûcher, on vit sur un autre point du golfe,--où, à quelque distance les uns des autres, étaient à l'ancre deux vaisseaux et trois frégates,--on vit tout à coup un rayon de flamme courir d'un bâtiment à l'autre, puis les cinq bâtiments prendre feu à la fois, et cette flamme, qui d'abord avait glissé à la surface de la mer, s'étendre le long des flancs des vaisseaux, et, dessinant leurs formes, monter le long des mâts, suivre les vergues, les câbles goudronnés, les hunes, s'élancer enfin jusqu'au sommet des mâts, où flottaient les flammes de guerre, puis, après quelques instants de cette fantastique illumination, les vaisseaux tomber en cendre, s'éteindre et disparaître engloutis dans les flots.

C'était le résultat de quinze ans de travaux, c'étaient des sommes immenses qui venaient d'être anéanties en une soirée, et cela, sans aucun but, sans aucun résultat. Le peuple rentra dans la ville comme en un jour de fête, après un feu d'artifice; seulement, le feu d'artifice avait coûté cent vingt millions!

La nuit fut sombre et silencieuse; mais c'était un de ces silences qui précèdent les irruptions du volcan. Le lendemain, au point du jour, le peuple se répandit dans les rues, bruyant, menaçant, tumultueux.

Les bruits les plus étranges couraient. On racontait qu'avant de partir la reine avait dit à Pignatelli:

--Incendiez Naples s'il le faut. Il n'y a de bon à Naples que le peuple. Sauvez le peuple et anéantissez le reste.