Quant au malheureux courrier, il avait été mis en morceaux. L'un avait pris les jambes, l'autre les bras; on avait tout mis au bout de bâtons pointus,--les lazzaroni n'avaient encore ni piques ni baïonnettes,--et l'on portait dans les rues ces hideux trophées en criant: «Vive le roi! Mort aux jacobins!»

A la descente du Géant, le chevalier avait rencontré le beccaïo, qui s'était emparé de la tête de Ferrari, lui avait mis une orange dans la bouche, et portait cette tête au bout d'un bâton.

En voyant un homme bien mis,--ce qui était à Naples le signe du libéralisme,--le beccaïo avait eu l'idée de faire baiser au chevalier la tête de Ferrari. Mais, nous l'avons dit, le chevalier n'était pas homme à céder à la crainte. Il avait refusé de donner la sanglante accolade et avait rudement repoussé l'ignoble assassin.

--Ah! misérable jacobin! s'écria le beccaïo, j'ai décidé que vous vous embrasseriez, cette tête et toi, et, mannaggia la Madonna! vous vous embrasserez.

Et il revint à la charge.

Le chevalier, qui n'avait pour toute arme que son parapluie, se mit en défense avec son parapluie.

Mais, au cri «Le jacobin! le jacobin!» poussé par le beccaïo, tous les misérables qui venaient d'habitude à ce cri étaient accourus, et déjà un cercle menaçant se formait autour du chevalier,--quand un homme fendit ce cercle, envoya, d'un coup de pied dans la poitrine, le beccaïo rouler à dix pas, tira son sabre, et, se plaçant devant le chevalier:

--En voilà un drôle de jacobin! dit-il; le chevalier San-Felice, bibliothécaire de Son Altesse royale le prince de Calabre, rien que cela! Eh bien, continua-t-il en faisant le moulinet avec son sabre, que lui voulez-vous, au chevalier San-Felice?

--Le capitaine Michele! crièrent les lazzaroni. Vive le capitaine Michele! il est des nôtres!

--Ce n'est point «Vive le capitaine Michele!» qu'il faut crier; c'est «Vive le chevalier San-Felice!» et cela tout de suite.