Grâce à cette excellente lunette, il put suivre les péripéties du drame que nous avons raconté. Il vit la municipalité et les magistrats venant supplier vainement le roi de ne point partir; il vit le cardinal-archevêque monter à bord du Van-Guard et en descendre; il vit Vanni, chassé de la Minerve, rentrer désespéré derrière le môle. Une ou deux fois même, il vit apparaître sur le pont la belle marquise. Il lui sembla qu'elle levait tristement les yeux au ciel et essuyait une larme; et ce spectacle lui parut d'un intérêt tel, qu'il resta toute la journée sur le rempart, tenant sa lunette à la main, et ne quitta son observatoire que pour descendre, à la hâte, déjeuner et dîner.

Le lendemain, ce fut encore le commandant qui entra le premier dans sa chambre. Rien n'était changé depuis la veille; le vent continuait d'être contraire; les vaisseaux étaient toujours dans le port.

Enfin vers trois heures, on appareilla. Les voiles descendirent gracieusement le long des mâts et semblèrent faire un appel au vent. Le vent obéit, les voiles se gonflèrent: vaisseaux et frégates se mirent en mouvement et s'avancèrent lentement vers la haute mer. Nicolino reconnut à bord du Van-Guard une femme qui faisait des signes non équivoques de reconnaissance, et, comme cette femme ne pouvait être autre que la marquise de San-Clemente, il lui jeta à travers l'espace un tendre et dernier adieu.

Au moment où la flotte commençait à disparaître derrière Caprée, on vint annoncer à Nicolino que le dîner était servi, et, comme rien ne le retenait plus sur le rempart, il descendit vivement, pour ne pas donner aux plats, qui devenaient de plus en plus délicats, le temps de se refroidir.

Le même soir, le commandant, inquiet de la situation de coeur et d'esprit dans laquelle devait se trouver son prisonnier, après les terribles émotions de la journée, descendit dans son cachot, et le trouva aux prises avec une bouteille de syracuse.

Le prisonnier paraissait très-ému. Il avait le front rêveur et l'oeil humide.

Il tendit mélancoliquement la main au commandant, lui versa un verre de syracuse et trinqua avec lui en secouant la tête.

Puis, après avoir vidé son verre jusqu'à la dernière goutte:

--Et quand je pense, dit-il, que c'est avec un pareil nectar qu'Alexandre VI empoisonnait ses convives! Il fallait que ce Borgia fût un bien grand coquin.

Puis, vaincu par l'émotion que lui causait ce souvenir historique, Nicolino laissa tomber sa tête sur la table et s'endormit!