Nelson se mordit les lèvres, frappa du pied, et, laissant le capitaine Henry sur le pont, rentra dans sa cabine.

En ce moment, le pilote criait:

--Chacun à son poste, pour le mouillage!

Le mouillage, comme l'appareillage, est un des moments solennels d'un grand bâtiment de guerre. Aussi, dès que l'ordre de se rendre à son poste, pour le mouillage, fut donné, le silence le plus profond régna-t-il à bord.

En général, ce silence observé par les passagers eux-mêmes a quelque chose de prestigieux: huit cents hommes, attentifs et muets, attendent un mot. L'officier de manoeuvre, le porte-voix à la main, répéta et le maître d'équipage traduisit au sifflet l'ordre donné par le pilote.

Aussitôt, les matelots, rangés sur les cordages, commencèrent à hâler d'ensemble. Les vergues pivotèrent comme par magie, et le Van-Guard, frémissant, passa entre les navires déjà ancrés sans en heurter aucun, et, malgré le peu d'espace qu'il avait pour évoluer, il arriva fièrement au lieu destiné pour son mouillage.

Pendant cette manoeuvre, la plupart des voiles avaient été carguées et pendaient en festons sous les vergues. Celles qui étaient encore ouvertes ne servaient qu'à amortir la trop grande vitesse du bâtiment. Le pilote avait placé au gouvernail le matelot sicilien qui avait déjà donné à lord Nelson des renseignements sur les courants et les contre-courants du détroit.

--Mouillez! cria le pilote.

Le porte-voix de l'officier de manoeuvre et le sifflet du contre-maître répétèrent le commandement.

Aussitôt, l'ancre se détacha des flancs du vaisseau et tomba avec fracas à la mer: la chaîne massive la suivit en serpentant et faisant jaillir des étincelles des écubiers.