Enfin, un matin, par une tartane de Castellamare, après trois jours et demi de traversée, un homme aborda à Palerme, se disant porteur des nouvelles les plus importantes. Il avait, disait-il, échappé par miracle aux jacobins, et, montrant ses poignets meurtris par les cordes qui l'avaient lié, il demandait à parler au roi.

Le roi, prévenu, fit demander qui il était.

Il répondit qu'il se nommait Roberto Brandi et était gouverneur du château Saint-Elme.

Le roi, jugeant, en effet, qu'il devait apporter des nouvelles positives, ordonna qu'il fût introduit.

Roberto Brandi, introduit, raconta au roi que, la nuit qui avait précédé l'attaque des Français sur Naples, une émeute terrible avait éclaté parmi les hommes de la garnison du château Saint-Elme. Il était alors, racontait-il toujours, sorti un pistolet de chaque main; mais les rebelles s'étaient jetés sur lui. Il avait fait une résistance désespérée. De ses deux coups, il avait tué un homme et en avait blessé un autre. Mais que pouvait-il faire contre cinquante hommes? Ils s'étaient rués sur lui, l'avaient garrotté et jeté dans le cachot de Nicolino Caracciolo, qu'ils avaient délivré et nommé commandant du château à sa place. Il était resté, ajoutait-il encore soixante et douze heures enfermé dans son cachot, sans que personne songeât à lui apporter ni un verre d'eau, ni un morceau de pain. Enfin, un geôlier, qui lui devait sa place, en avait eu pitié, et, le troisième jour, au milieu de la confusion du combat, était descendu près de lui et lui avait apporté un déguisement à l'aide duquel il avait pu fuir. Mais, comme, dans le premier moment, il lui avait été impossible de trouver un moyen de transport, il avait été obligé de rester deux jours caché chez un ami, ce qui lui avait permis d'assister à l'entrée des Français à Naples et à la trahison de saint Janvier. Enfin, après la proclamation de la république parthénopéenne, il avait gagné Castellamare, où, à prix d'or, le patron d'une tartane avait consenti à le prendre à son bord et à le transporter en Sicile. Il avait fait la traversée en trois jours, et arrivait pour mettre son dévouement aux pieds de ses augustes souverains.

Le récit était des plus touchants. Roberto Brandi, après l'avoir fait au roi, le renouvela devant la reine, et, comme la reine, bien autrement que le roi, était appréciatrice des grands dévouements, elle fit compter à la victime de Nicolino Caracciolo et des jacobins une somme de dix mille ducats, d'abord, puis le fit nommer gouverneur du château de Palerme aux mêmes appointements qu'il avait au château Saint-Elme, promettant de faire quelque chose de mieux pour lui, le jour où, son royaume reconquis, elle rentrerait à Naples.

Un conseil fut à l'instant même réuni chez la reine: Acton, Castelcicala, Nelson et le marquis de Circello y furent convoqués.

Il s'agissait d'empêcher la Révolution, triomphante à Naples, de traverser le détroit et de pénétrer en Sicile. C'était peu de chose que de posséder une île, après avoir possédé une île et un continent; c'était, peu de chose que d'avoir un million et demi de sujets, après en avoir eu sept millions; mais enfin une île et un million et demi de sujets valent mieux que rien, et le roi tenait à garder Palerme, où il faisait sa partie de reversi tous les soirs, où le président Cardillo lui donnait de si belles chasses, et à régner sur ses quinze cent mille Siciliens.

Comme on le pense bien, le conseil ne décida rien; la reine, qui saisissait les petits détails et pouvait monter les rouages inférieurs d'une machine, était incapable d'avoir une grande idée et d'organiser un plan d'une certaine importance. Le roi se contentait de dire:

--Moi, vous le savez, je ne voulais pas la guerre. Je m'en suis lavé et je m'en lave encore les mains. Que ceux qui ont fait le mal y trouvent un remède. Seulement, saint Janvier me le payera! Et, pour commencer, en arrivant à Naples, je fais bâtir une église à saint François de Paule.