--Rappelez-vous Coriolan chez les Volsques, mon cher amiral!
--Les Volsques étaient les ennemis de la patrie, tandis que, moi, tout au contraire, si je passe aux républicains, je passerai aux patriotes, qui veulent la liberté, la gloire, le bonheur de leur pays. Les guerres civiles ont leur code à part, monsieur le cardinal; Condé n'est point déshonoré pour avoir passé du côté des frondeurs, et ce qui tachera Dumouriez dans l'histoire, ce n'est pas, après avoir été ministre de Louis XVI, d'avoir combattu pour la République, c'est d'avoir déserté à l'Autriche.
--Oui je sais tout cela. Mais ne m'en voulez pas de désirer vous voir dans les rangs où je combats, et de regretter, au contraire, de vous rencontrer dans les rangs opposés. Si c'est moi qui vous rencontre, vous n'aurez rien à craindre, et je réponds de vous tête pour tête; mais prenez garde aux Acton, aux Nelson, aux Hamilton; prenez garde à la reine, à sa favorite. Une fois dans leurs mains, vous serez perdu, et, moi, je serai impuissant à vous sauver.
--Les hommes ont leur destinée à laquelle ils ne peuvent échapper, dit Caracciolo avec cette insouciance particulière aux hommes qui ont tant de fois échappé au danger, qu'ils ne croient pas que le danger puisse avoir prise sur eux; quelle qu'elle soit, je subirai la mienne.
--Maintenant, demanda le cardinal, voulez-vous dîner avec moi? Je vous ferai manger le meilleur poisson du détroit.
--Merci; mais permettez-moi de refuser, pour deux raisons: la première, c'est que, justement à cause de cette tiède amitié que le roi me porte et de cette grande haine dont les autres me poursuivent, je vous compromettrais en acceptant votre invitation; ensuite, vous le dites vous-même, les événements qui se passent à Naples sont graves, et cette gravité réclame ma présence. J'ai de grands biens, vous le savez: on parle de mesures de confiscation qu'adopteraient les républicains à l'endroit des émigrés; on pourrait me déclarer émigré et saisir mes biens. Au service du roi, établi dans la confiance de Sa Majesté, j'aurais pu risquer cela; mais, démissionnaire et disgracié, je serais bien fou de faire à un souverain ingrat le sacrifice d'une fortune qui, sous tous les princes, m'assurera mon indépendance. Adieu donc, mon cher cardinal, ajouta le prince en tendant la main au prélat, et laissez-moi vous souhaiter toute sorte de prospérités.
--Je serai moins large dans mes souhaits, prince; je prierai seulement Dieu, de vous préserver de tout malheur. Adieu donc, et que le Seigneur vous garde!
Et, sur ces paroles, après s'être serré cordialement la main, ces deux hommes, qui représentaient chacun une si puissante individualité, se quittèrent pour ne plus se retrouver que dans les circonstances terribles que nous aurons à raconter plus tard.