--Parce que le roi m'a fait une insulte qu'un prince de ma maison ne pardonne pas.
--Mon cher amiral, dans la cause que je soutiens et à laquelle je suis prêt à sacrifier ma vie, il n'est point question du roi, il ne s'agit que de la patrie.
L'amiral secoua la tête.
--Sous un roi absolu, Votre Éminence, dit-il, il n'y a point de patrie; car il n'y a de patrie que là où il y a des citoyens. Il y avait une patrie à Sparte, lorsque Léonidas se fit tuer aux Thermopyles; il y avait une patrie à Athènes, lorsque Thémistocle vainquit les Perses à Salamine; il y avait une patrie à Rome, quand Curtius se jeta dans le gouffre: et voilà pourquoi l'histoire offre à la vénération de la postérité la mémoire de Léonidas, celle de Thémistocle et celle de Curtius; mais trouvez-moi l'équivalent de cela dans les gouvernements absolus! Non, se dévouer aux rois absolus et aux principes tyranniques, c'est se dévouer à l'ingratitude et à l'oubli; non, Votre Éminence, les Caracciolo ne font point de ces fautes-là. Citoyen, je regarde comme un bonheur qu'un roi faible et idiot tombe du trône; prince, je me réjouis que la main qui pesait sur moi soit désarmée; homme, je suis heureux qu'une cour dissolue, qui donnait à l'Europe l'exemple de l'immoralité, soit reléguée dans l'obscurité de l'exil. Mon dévouement au roi allait jusqu'à protéger sa vie et celle de la famille royale dans leur fuite: il n'ira point jusqu'à aider au rétablissement sur le trône d'une dynastie imbécile. Croyez-vous que, si une tempête politique eût, un beau jour, renversé du trône des Césars Claude et Messaline, Corbulon, par exemple, eût rendu un grand service à l'humanité en quittant la Germanie avec ses légions et en replaçant sur le trône un empereur imbécile et une impératrice débauchée? Non. J'ai le bonheur d'être retombé dans la vie privée, je regarderai ce qui se passe, mais sans m'y mêler.
--Et c'est un homme intelligent comme l'amiral François Caracciolo, repartit le cardinal, qui rêve une pareille impossibilité! Est-ce qu'il y a une vie privée pour un homme de votre valeur, au milieu des événements politiques qui vont s'accomplir? Est-ce qu'il y a une obscurité possible pour celui qui porte sa lumière en lui-même? Est-ce que, quand les uns combattent pour la royauté, les autres pour la république, est-ce qu'il y a un moyen quelconque pour tout coeur loyal, pour tout esprit courageux de ne point prendre part pour l'un ou pour l'autre? Les hommes que Dieu a largement dotés de la richesse, de la naissance, du génie, ne s'appartiennent pas; ils appartiennent à Dieu et accomplissent une mission sur la terre. Maintenant, aveugles qu'ils sont, parfois ils suivent la voie du Seigneur, parfois ils s'opposent à ses desseins; mais, dans l'un ou l'autre cas, ils éclairent leurs concitoyens par leurs défaites aussi bien que par leurs triomphes. Les seuls à qui Dieu ne pardonne pas, croyez-moi, ce sont ceux qui s'enferment dans leur égoïsme comme dans une citadelle imprenable et qui, à l'abri des traits et des blessures, regardent, du haut de leurs murailles, la grande bataille que, depuis dix-huit siècles, livre l'humanité. N'oubliez point ceci, Excellence: c'est que les anges que Dante juge les plus dignes de mépris sont ceux qui ne furent ni pour Dieu ni pour Satan.
--Et, dans la lutte qui se prépare, qui appelez-vous Dieu, qui appelez-vous Satan?
--Ai-je besoin de vous dire, prince, que j'estime, ainsi que vous, le roi auquel je donne ma vie à sa juste valeur, et qu'un homme comme moi,--et quand je dis un homme comme moi, permettez-moi, de dire en même temps un homme comme vous,--sert non pas un autre homme qu'il reconnaît lui être inférieur sous le rapport de l'éducation, sous le rapport de l'intelligence, sous le rapport du courage, mais le principe immortel qui réside en lui, ainsi que vit l'âme dans un corps mal conformé, informe et laid. Or, les principes--laissez-moi vous dire ceci, mon cher amiral,--paraissent justes ou injustes à nos yeux humains, selon le milieu d'où ils les considèrent. Ainsi, par exemple, prince, faites-moi un instant l'honneur de m'accorder en tout point une intelligence égale à la vôtre; eh bien, nous pouvons examiner, apprécier, juger le même principe à un point de vue parfaitement opposé, et cela, par cette simple raison que je suis un prélat, haut dignitaire de l'Église de Rome, et que vous êtes un prince laïque, ambitieux de toutes les dignités mondaines.
--J'admets cela.
--Or, le vicaire du Christ, le pape Pie VI, a été détrôné; eh bien, en poursuivant la restauration de Ferdinand, c'est celle de Pie VI que je poursuis; en remettant le roi des Deux-Siciles sur le trône de Naples, c'est Ange Broschi que je remets sur le trône de saint Pierre. Je ne m'inquiète pas si les Napolitains seront heureux de revoir leur roi et les Romains satisfaits de retrouver leur pape; non, je suis cardinal et, par conséquent, soldat de la papauté, je combats pour la papauté, voilà tout.
--Vous êtes bien heureux, Éminence, d'avoir devant vous une ligne si nettement tracée. La mienne est moins facile. J'ai à choisir entre des principes qui blessent mon éducation, mais qui satisfont mon esprit, et un prince que mon esprit repousse, mais auquel se rattache mon éducation. De plus, ce prince m'a manqué de parole, m'a blessé dans mon honneur, m'a insulté dans ma dignité. Si je puis rester neutre entre lui et ses ennemis, mon intention positive est de conserver ma neutralité; si je suis forcé de choisir, je préférerai bien certainement l'ennemi qui m'honore au roi qui me méprise.