Vicenzo Monti était un homme de quarante-cinq ans, le rival d'Alfieri, sur lequel il l'emporte par l'harmonie, la poésie du langage et l'élégance. Jeune, il avait été secrétaire de cet imbécile et insatiable prince Braschi, neveu de Pie VI, et pour l'enrichissement duquel le pape avait soutenu le scandaleux procès Lepri. Il avait fait trois tragédies: Aristodeme, Caius Gracchus et Manfredi; puis un poëme en quatre chants, la Basvigliana, dont la mort de Basville était le sujet. Puis il était devenu secrétaire du directoire de la république cisalpine, professeur d'éloquence à Paris et de belles-lettres à Milan. Il venait de faire la Marseillaise italienne, dont Cimarosa venait de faire la musique, et ces vers qu'Eleonora Pimentel lisait avec enthousiasme, parce qu'ils correspondaient à ses sentiments, étaient les siens.
Dominique Cimarosa, qui était assis devant le piano, sur les touches duquel erraient distraitement ses doigts, était né la même année que Monti; mais jamais deux hommes n'avaient plus différé, physiquement du moins, l'un de l'autre, que le poëte et le musicien. Monti était grand et élancé, Cimarosa était gros et court; Monti avait l'oeil vif et incisif, Cimarosa, myope, avait des yeux à fleur de tête et sans expression; tandis qu'à la seule vue de Monti, l'on pouvait se dire que l'on avait devant les yeux un homme supérieur, rien, au contraire, ne révélait dans Cimarosa le génie dont il était doué, et à peine pouvait-on croire, lorsque son nom était prononcé, que c'était là l'homme qui, à dix-neuf ans, commençait une carrière qui, en fécondité et en hauteur, égale celle de Rossini.
Le groupe le plus remarquable après celui-ci, qui, du reste, dominait les autres comme celui d'Apollon et des Muses dominait ceux du Parnasse de Tithon du Tillet, se composait de trois femmes et de deux hommes.
Les trois femmes étaient trois des femmes les plus irréprochables de Naples. La duchesse Fusco, dans le salon de laquelle on était réuni et que nous connaissons de longue date comme la meilleure et la plus intime amie de Luisa, la duchesse de Pepoli et la duchesse de Cassano.
Lorsque les femmes n'ont point reçu de la nature quelque talent hors ligne, comme Angelica Kauffmann en peinture, comme madame de Staël en politique, comme George Sand en littérature, le plus bel éloge que l'on puisse faire d'elles est de dire qu'elles étaient de chastes épouses et d'irréprochables mères de famille. Domum mansit, lanam fecit, disaient les anciens: Elle garda la maison et fila de la laine, et tout était dit.
Nous bornerons donc l'éloge de la duchesse Fusco, de la duchesse de Pepoli et de la duchesse de Cassano à ce que nous en avons dit.
Quant au plus âgé et au plus remarquable des hommes qui faisaient partie du groupe, nous nous étendrons plus longuement sur lui.
Cet homme, qui paraissait avoir soixante ans, à peu près, portait le costume du XVIIIe siècle dans toute sa pureté, c'est-à-dire la culotte courte, les bas de soie, les souliers à boucles, le gilet taillé en veste, l'habit classique de Jean-Jacques Rousseau et, sinon la perruque, du moins la poudre dans ses cheveux. Ses opinions très-libérales et très-avancées n'avaient eu l'influence de le modifier en rien.
Cet homme était Mario Pagano, un des avocats les plus distingués non-seulement de Naples, mais de toute l'Europe.
Il était né à Brienza, petit village de la Basilicate, et était élève de cet illustre Genovesi qui, le premier, ouvrit, par ses ouvrages, aux Napolitains, un horizon politique qui, jusque-là, leur était inconnu. Il avait été ami intime de Gaetano Filangieri, auteur de la Science de la Législation, et, guidé par ces deux hommes de génie, il était devenu une des lumières de la loi.