La douceur de sa voix, la suavité de sa parole, l'avaient fait surnommer le Platon de la Campanie. Encore jeune, il avait écrit la Juridiction criminelle, livre qui avait été traduit dans toutes les langues et qui avait obtenu une mention honorable de notre Assemblée nationale. Les jours de la persécution arrivés, Mario Pagano avait eu le courage d'accepter la défense d'Emmanuele de Deo et de ses deux compagnons; mais toute défense était inutile, et, si brillante que fût la sienne, elle n'eut d'effet que d'augmenter la réputation de l'orateur et la pitié que l'on portait aux victimes qu'il n'avait pu sauver. Les trois accusés étaient condamnés d'avance; et tous trois, comme nous l'avons déjà dit, furent exécutés; le gouvernement, étonné du courage et de l'éloquence de l'illustre avocat, comprit qu'il était un de ces hommes qu'il vaut mieux avoir pour soi que contre soi. Pagano fut nommé juge. Mais, dans ce nouveau poste, il conserva une telle énergie de caractère et une telle intégrité, qu'il devint pour les Vanni et les Guidobaldi un reproche vivant. Un jour, sans que l'on sût pour quelle cause, Mario Pagano fut arrêté et mis dans un cachot, espèce de tombe anticipée, où il resta treize mois. Dans ce cachot, filtrait, à travers une étroite ouverture, un seul rayon de lumière qui semblait venir dire de la part du soleil: «Ne désespère pas, Dieu te regarde.» A la lueur de ces rayons, il écrivit son Discours sur le beau, oeuvre si pleine de douceur et de sérénité, qu'il est facile de reconnaître qu'elle est écrite sous un rayon de soleil. Enfin sans être déclaré innocent, afin, que la junte d'État pût toujours remettre la main sur lui, il fut rendu à la liberté mais privé de tous ses emplois.

Alors, reconnaissant qu'il ne pouvait plus vivre sur cette terre d'iniquité il avait passé la frontière et s'était réfugié à Rome, qui venait de proclamer la République. Mais Mack et Ferdinand l'y avaient suivi de près, et force lui fut de chercher un refuge dans les rangs de l'armée française.

Il était revenu à Naples, où Championnet, qui connaissait toute sa valeur, l'avait fait nommer membre du gouvernement provisoire.

Son interlocuteur, moins célèbre alors qu'il ne le fut depuis par ses fameux Essais sur les révolutions de Naples, était déjà cependant un magistrat distingué par son érudition et son équité. Sa conversation très-animée, avec Pagano, roulait sur la nécessité de fonder à Naples un journal politique dans le genre du Moniteur français. C'était la première feuille de ce genre qui paraîtrait dans la capitale des Deux-Siciles. Maintenant, le point en litige était celui-ci: Tous les articles seraient-ils signés, ou paraîtraient-ils, au contraire, sans signature?

Pagano prenait la question à son point de vue moral. Rien, selon lui, n'était plus naturel que, du moment que l'on affirmait une question, on la signât. Cuoco prétendait, au contraire, que, par cette sévérité de principes, on écartait de soi une foule de gens de talent qui, par timidité, n'oseraient plus donner leur concours au journal de la République, du moment qu'ils seraient forcés d'avouer qu'ils y travaillaient.

Championnet, qui assistait à la soirée, fut appelé par Pagano pour donner son avis sur cette grave question. Il dit qu'en France les seuls articles Variétés et Sciences étaient signés, ou bien encore quelques appréciations hors ligne que leurs auteurs n'avaient point la modestie de laisser passer sous le voile de l'incognito.

L'opinion de Championnet sur cette matière faisait d'autant plus loi que c'était lui qui avait donné l'idée de cette fondation.

Il fut donc convenu que ceux qui voudraient signer leurs articles les signeraient, mais aussi que ceux qui voudraient garder l'incognito pourraient le garder.

Restait la question d'un rédacteur en chef. C'était, en supposant une restauration, un cas pendable, comme disent les matassins de M. de Pourceaugnac, que d'avoir été rédacteur en chef du Moniteur parthénopéen. Mais, cette fois encore, Championnet leva la difficulté, en disant que le rédacteur en chef était déjà trouvé.

A ces mots, la susceptibilité nationale de Cuoco se souleva. Présenté par Championnet, ce rédacteur en chef devait naturellement être un étranger; et, si prudent que fût le digne magistrat, il eût préféré risquer sa tête en mettant son nom au bas de la feuille officielle que d'y laisser mettre le nom d'un Français.