A minuit, une fusée qui éclata dans le profond azur du ciel napolitain, éparpillant ses étincelles d'or, donna le signal du souper. Le bal cessa, sans que la musique s'éteignît, et les danseurs, devenus convives, descendirent dans l'entre-pont, dont l'entrée jusque-là avait été défendue par des sentinelles.
Si nous parlions encore aujourd'hui le langage en vogue à cette époque, nous dirions que Comus, Bacchus, Flore et Pomone avaient réuni, à bord du Foudroyant, leurs trésors les plus précieux. Les vins de France, de Hongrie, de Portugal, de Madère, du Cap, de la Commanderie, étincelaient dans des bouteilles du plus pur cristal d'Angleterre, et eussent pu donner non-seulement la gamme de toutes les couleurs, mais encore celle de toutes les pierres précieuses, depuis la limpidité du diamant jusqu'au carmin du rubis. Des chevreuils et des sangliers, rôtis tout entiers, des paons étalant leur queue d'émeraudes et de saphirs, des faisans dorés dressant hors du plat leur tête de pourpre et d'or, des poissons à épée menaçant les convives de leur lame, des langoustes gigantesques descendant en droite ligne de celles qu'Apicius faisait venir de Stromboli, des fruits de toute espèce, des fleurs de toute saison, encombraient une table qui s'étendait de la proue à la poupe de l'immense bâtiment, dont la longueur devenait incommensurable, centuplée qu'elle était par d'immenses glaces dressées à ses extrémités. A bâbord et à tribord du bâtiment, c'est-à-dire à droite et à gauche, tous les sabords étaient ouverts, et, à la poupe, aux deux côtés de la glace, deux grandes portes donnaient sur l'élégante galerie qui servait de balcon à l'amiral.
Entre chaque sabord étincelaient--ornements pittoresques et guerriers tout à la fois--des trophées de mousquetons, de sabres, de pistolets, de piques et de haches d'abordage dont les lames, si souvent rougies de sang français, réfléchissaient et renvoyaient, éblouissant, l'éclat de mille bougies, et semblaient des soleils d'acier.
Si habitué que le fut Ferdinand aux luxueux repas du palais royal, de la Favorite et de Caserte, il ne put, en mettant le pied sur le plancher de cette nouvelle salle à manger, retenir un cri d'admiration.
Les palais d'Armide, popularisés par la poésie du Tasse, n'offraient rien de plus féerique ni de plus merveilleux.
Le roi prit place à table, et désigna pour s'asseoir à sa droite Emma Lyonna, à sa gauche Nelson, et devant lui sir William. Les autres prirent place, selon les droits que l'étiquette leur donnait d'être plus ou moins rapprochés du roi.
Tout le monde assis, l'oeil de Ferdinand erra vaguement sur cette double file de convives. Peut-être pensait-il que celui qui avait les premiers droits à cette fête en était non-seulement absent, mais exilé, et prononçait-il tout bas le nom du cardinal Ruffo.
Mais Ferdinand n'était pas homme à garder longtemps dans son esprit une bonne pensée, surtout lorsque cette bonne pensée portait avec elle le reproche d'ingratitude.
Il secoua la tête, prit le sourire narquois qui lui était habituel, et, de même qu'il avait dit, en rentrant à Caserte, après sa fuite de Rome: «On est mieux ici que sur la route d'Albano!» il se frotta les mains en disant, par allusion à la tempête qu'il avait essuyée lors de sa fuite en Sicile:
--On est mieux ici que sur la route de Palerme!