Trois ou quatre fois pendant la nuit, on entrait dans les cachots sous prétexte de perquisition, et l'on réveillait ceux qui pouvaient dormir. Tout était défendu, non-seulement les couteaux et les fourchettes, mais encore les verres, sous prétexte qu'avec un fragment de verre, on pouvait s'ouvrir les veines;--les draps et les serviettes, sous prétexte qu'en les découpant et en les tressant, on pouvait s'en servir comme de cordes ou même en faire des échelles.

L'histoire a conservé le nom de trois de ces tourmenteurs.

L'un était un Suisse nommé Duece, qui donnait pour excuse de sa cruauté une famille nombreuse qu'il avait à nourrir.

L'autre était un colonel de Gambs, un Allemand qui avait été sous les ordres de Mack et avait fui comme lui.

Enfin, le troisième, notre ancienne connaissance, Scipion Lamarra, le porte-enseigne de la reine, que celle-ci avait si chaudement recommandé au cardinal, et qui avait fait honneur à sa royale protectrice en arrêtant, par trahison, Caracciolo, et en le conduisant à bord du Foudroyant.

Mais il était convenu entre les prisonniers qu'ils ne donneraient pas à leurs bourreaux le plaisir du spectacle de leurs souffrances. S'ils venaient le jour, ils continuaient leur conversation, changeant de place, voilà tout, selon l'ordre des visiteurs; tandis que Velasco, charmant musicien, auquel on avait permis d'emporter sa guitare, accompagnait leurs perquisitions de ses airs les plus gais et de ses chants les plus joyeux. Si c'était la nuit, chacun se levait sans plaintes ni murmures,--et c'était vite fait, attendu que chacun, n'ayant que son matelas, se jetait dessus tout habillé.

Pendant ce temps, on transformait, avec toute la célérité possible, le couvent de Monte-Olivetto en tribunal. Ce couvent avait été fondé en 1411, par Cuzella d'Origlia, favori du roi Ladislas; le Tasse y avait trouvé un asile et fait une halte entre la folie et la prison: les prévenus devaient y faire une halte entre la prison et la mort.

La halte était courte, et la mort ne se faisait point attendre. La junte d'État agissait selon le code sicilien, c'est-à-dire en vertu de l'antique procédure des barons siciliens rebelles. On prenait, pour l'appliquer, une loi du code de Roger, et l'on oubliait que Roger, moins jaloux de ses prérogatives que ne l'était le roi Ferdinand, n'avait point déclaré qu'un roi ne traitait point avec ses sujets rebelles, mais, au contraire, après avoir signé un traité avec les habitants de Bari et de Trani, qui s'étaient révoltés contre lui, l'avait ponctuellement exécuté.

Cette procédure, qui ressemblait fort à celle de la chambre obscure, était terrible, en ce qu'elle ne présentait aucune sécurité aux prévenus. Les dénonciations et les espionnages étaient admis comme preuves, et les dénonciateurs et les espions comme témoins. Si le juge le jugeait utile, la torture accourait en aide à la vengeance, pour laquelle elle était encore un soutien, accusateurs et défenseurs étaient tous les hommes de la junte, c'est-à-dire les hommes du roi. Ni les uns ni les autres n'étaient les hommes des accusés. En outre, les accusateurs à charge, entendus secrètement et sans confrontation avec les accusés, n'avaient point pour contre-poids les témoins à décharge, qui, n'étant appelés ni publiquement ni secrètement, laissaient le prévenu tout entier sous le poids de son accusation et à la merci de ses juges. La sentence, remise alors à la conscience de ceux qui étaient chargés de se prononcer, demeurait sous le funeste arbitrage de la haine royale, sans appel, sans sursis, sans recours. Le gibet était dressé à la porte du tribunal; la sentence était prononcée dans la nuit, publiée le lendemain, et, le jour suivant, exécutée. Vingt-quatre heures de chapelle, puis l'échafaud.

Pour ceux à qui Sa Majesté faisait grâce, restait la fosse de Favignana, c'est-à-dire une tombe.