Deux capucins furent tués sur la place: c'étaient le père Benedetto di Pietra-Perzia et il padre Luigi di S. Filippo. Le premier avait reçu deux balles dans le bas-ventre, et le second cinq balles, dont deux lui traversaient la poitrine de part en part. Du côté des frères du tiers-ordre, il y eut deux frères-lais si grièvement blessés, que l'un mourut de ses blessures et que l'autre en revint à grand'peine. Quant aux blessures légères, on ne les compta même pas; il y eut peu de combattants des deux partis qui n'en eussent reçu quelqu'une.
Comme on le comprend bien, on étouffa l'affaire; portée devant les tribunaux, elle eût été trop scandaleuse.
Remontons un peu plus haut:
Il y avait à Messine, vers la fin du dernier siècle, un juge nommé Cambo; c'était un travailleur éternel, un homme probe et consciencieux, un magistrat estimé enfin de tous ceux qui le connaissaient, et auquel on ne pouvait faire d'autre reproche que de prendre la législation qui régissait alors la Sicile par trop au pied de la lettre.
Or, un matin que Cambo s'était levé avant le jour pour étudier, il entend crier à l'aide dans la rue, court à son balcon, et ouvre sa fenêtre juste au moment où un homme en frappait un autre d'un coup de poignard; L'homme frappé tomba mort et le meurtrier, qui était inconnu à Cambo, mais dont il eut tout le temps de voir le visage, s'enfuit, laissant le poignard dans la plaie; à cinquante pas plus loin, embarrassé du fourreau, il le jeta à son tour; puis, se lançant dans une rue transversale, il disparut.
Cinq minutes après, un garçon boulanger sort d'une maison heurte du pied le fourreau du poignard, le ramasse, l'examine, le met dans sa poche et continue son chemin; arrivé devant la maison de Cambo, qui était toujours resté caché derrière la jalousie de son balcon, il se trouve en face de l'assassiné. Son premier mouvement est de voir s'il ne peut pas lui porter secours: il soulève le corps et s'aperçoit que ce n'est plus qu'un cadavre; en ce moment le pas d'une patrouille se fait entendre, le garçon boulanger pense qu'il va se trouver mêlé comme témoin dans une affaire de meurtre, et se jette dans une allée entr'ouverte. Mais le mouvement n'a point été si rapide qu'il n'ait été vu: la patrouille accourt, voit le cadavre, cerne la maison où elle croit avoir vu entrer l'assassin. Le boulanger est arrêté, l'on trouve sur lui le fourreau qu'il a trouvé; on le compare avec le poignard resté dans la poitrine du mort, gaine et lame s'ajustent parfaitement. Plus de doute qu'on ne tienne le coupable.
Le juge a tout vu : l'assassinat, la fuite du meurtrier, l'arrestation de l'innocent; et cependant il se tait, n'appelle personne, et laisse conduire, sans s'y opposer, le boulanger en prison.
A sept heures du matin il est officiellement prévenu par le capitaine de justice de ce qui s'est passé; il écoute les témoins, dresse le procès-verbal, se rend à la prison, interroge le prisonnier et inscrit ses demandes et ses réponses avec la plus scrupuleuse exactitude: il va sans dire que le malheureux boulanger se renferme dans la dénégation la plus absolue.
Le procès commence: Cambo préside le tribunal; les témoins sont entendus et continuent de charger l'accusé; mais la principale charge contre lui, c'est le fourreau trouvé sur lui et qui s'adapte si parfaitement au poignard trouvé dans la blessure; Cambo presse l'accusé de toutes les façons, l'enveloppe de ces mille questions dans lesquelles le juge enlace le coupable. Le boulanger nie toujours, à défaut de témoins atteste le ciel, jure ses grands dieux qu'il n'est pas coupable, et cependant, grâce à l'éloquence de l'avocat du ministère public, voit s'amasser contre lui une quantité de semi-preuves suffisantes pour qu'on demande l'application de la torture. La demande en est faite à Cambo, qui écrit au-dessous de la demande le mot accordé.
Au troisième tour d'estrapade la douleur est si forte que le malheureux boulanger ne peut plus la supporter, et déclare que c'est lui qui est l'assassin. Cambo prononce la peine de mort.