«Dans une des sept Iles de l'Éolie, dit-il, on raconte qu'il y a un tombeau dont on rapporte des choses prodigieuses; car on assure qu'on entend sortir de ce tombeau un bruit de tambours et de cymbales, accompagné de cris éclatants.»
En effet, vers la fin du dernier siècle, on découvrit à Lipari un monument qui pourrait bien être le tombeau dont parle Aristote: c'est une espèce d'orgue en maçonnerie, de forme octogone, élevé sur des piliers de basalte qui l'isolent de la terre.
Chaque pan fait face à une petite vallée, et est percé à distance égale de trous garnis de tuyaux de terre cuite disposés de façon que le vent qui s'engouffre dans les cavités, produit des vibrations pareilles aux frémissements des harpes éoliennes. Cette construction à moitié enfouie se trouve encore à l'endroit où elle a été retrouvée.
A peine fûmes-nous sur le port de Lipari, que nous nous mîmes en quête d'une auberge; malheureusement c'était chose inconnue dans la capitale d'Éole. Nous cherchâmes d'un bout à l'autre de la ville: pas la moindre petite enseigne, pas le plus petit bouchon.
Nous en étions là, Milord assis sur son derrière, et Jadin et moi nous regardant, fort embarrassés tous deux, lorsque nous vîmes un attroupement assez considérable devant une porte; nous nous approchâmes, nous fendîmes la foule, et nous vîmes un enfant de six ou huit ans, mort, sur une espèce de grabat. Cependant sa famille ne paraissait pas autrement affectée; la grand-mère vaquait aux soins du ménage, un autre enfant de cinq ou six ans jouait en se roulant par terre avec deux ou trois petits cochons de lait. La mère seule était assise au pied du lit, et, au lieu de pleurer, elle parlait au cadavre avec une volubilité qui faisait que je n'en entendais point un mot. J'interrogeai un voisin sur le motif de ce discours, et il me répondit que la mère chargeait l'enfant de ses commissions pour le père et le grand-père, qui étaient morts il y avait l'un un an et l'autre trois: ces commissions étaient assez singulières; l'enfant était chargé d'apprendre à l'auteur de ses jours que sa mère était sur le point de se remarier, et que la truie avait fait six marcassins beaux comme des anges.
En ce moment deux franciscains entrèrent pour enlever le cadavre. On le mit sur une civière découverte; la mère et la grand'mère l'embrassèrent une dernière fois; on tira le jeune frère de ses occupations pour en faire autant, ce qu'il exécuta en pleurnichant, non pas de ce que son frère aîné était mort, mais de ce qu'on le dérangeait de son occupation; puis on déposa le corps de l'enfant sur une civière, en jetant seulement sur lui un drap déchiré, et on l'emporta.
A peine le cadavre eut-il franchi le seuil de la porte, que la mère et la grand'mère se mirent à refaire le lit, et à effacer la dernière trace de ce qui s'était passé.
Quant à nous, voulant voir s'accomplir entièrement la cérémonie funéraire, nous suivîmes le cadavre.
On le conduisit à l'église des Franciscains, attenante au couvent des bons pères, sans qu'aucun parent le suivît. On lui dit une petite messe, puis on leva une pierre et on le jeta dans une fosse commune, où tous les mois, sur la couche des cadavres, on laisse tomber une couche de chaux.
La cérémonie achevée, nous étions occupés à examiner la petite église, lorsqu'un moine, s'approchant de nous, nous adressa la parole en nous demandant si nous étions Français, Anglais ou Italiens: nous lui répondîmes que nous étions Français, et la conversation s'étant engagée sur ce point, nous ne tardâmes pas à lui exposer l'embarras où nous nous trouvions à l'endroit d'une auberge. Il nous offrit aussitôt l'hospitalité dans son couvent: on devine que nous acceptâmes avec reconnaissance; le moine avait d'autant plus le droit de nous faire cette offre, qu'il était le supérieur de la communauté.