Notre guide nous fit traverser un petit cloître, et nous nous trouvâmes dans le monastère; de là il nous conduisit à notre appartement: c'étaient deux petites cellules pareilles à celles des entres moines, si ce n'est quelles avaient des draps de toile à leur lit, tandis que les moines ne couchent que dans des draps de laine; les fenêtres de ces deux cellules, ouvertes à l'orient, offraient une vue admirable sur les montagnes de la Calabre et sur les côtes de la Sicile, qui, grâce au prolongement du cap Pelare, semblaient se joindre à angle droit, au-dessous de Seylla. A vingt-cinq milles à peu près, tout à fait à notre gauche, au delà de Panaria et des Formicali, dont on distinguait tous les détails, s'élevait la cime fumeuse de Stromboli. A nos pieds se déroulait la ville aux toits plats et blanchis à la chaux, ce qui lui donnait un aspect tout à fait oriental.
Un quart d'heure après que nous fûmes entrés dans notre chambre, un frère servant vint nous demander si nous souperions avec les pères, ou si nous désirions être servis chez nous: nous répondîmes que si les pères voulaient bien nous accorder l'honneur de leur compagnie, nous en profiterions pour les remercier de leur bonne hospitalité. Le souper était pour sept heures du soir, il en était quatre, nous avions donc tout le temps d'aller nous promener par la ville.
L'île de Lipari, qui donne son nom à tout l'archipel, a six lieues de tour, et renferme dix-huit mille habitants: elle est le siège d'un évêché et la résidence d'un gouverneur.
Les événements sont rares, comme on le comprend bien, dans la capitale des îles Éoliennes: aussi raconte-t-on, comme une chose arrivée hier, le coup de main que tenta sur elle le fameux pirate Hariadan Barberousse: dans une seule descente et d'un seul coup de filet, il enleva toute la population, hommes, femmes et enfants, et emmena tout en esclavage. Charles-Quint, alors roi de Sicile, envoya une colonie d'Espagnols pour la repeupler, adjoignant à cette colonie des ingénieurs pour y bâtir une citadelle et une garnison pour la défendre. Les Lipariotes actuels sont donc les descendants de ces Espagnols; car, comme on le comprend bien, on ne vit jamais reparaître aucun de ceux que Barberousse avait enlevés.
Notre arrivée avait fait événement: à part les matelots anglais et français qui viennent y charger de la pierre-ponce, il est bien rare qu'un étranger débarque à Lipari. Nous étions donc l'objet d'une curiosité générale; hommes, femmes et enfants sortaient sur leurs portes pour nous regarder passer, et ne rentraient que lorsque nous étions loin. Nous traversâmes ainsi la ville.
A l'extrémité de la grande rue et au pied de la montagne de Campo-Bianco, se trouve une petite colline que nous gravîmes afin de jouir du panorama de la ville tout entière. Nous y étions depuis un instant, lorsque nous y fûmes accostés par un homme de trente-cinq à quarante ans qui, depuis quelques minutes, nous suivait avec l'intention évidente de nous parler; c'était le gouverneur de la ville et de l'archipel. Ce titre pompeux m'effraya d'abord; je voyageais sous un autre nom que le mien et j'étais entré dans le royaume de Naples par contrebande. Mais je fus bientôt rassuré aux formes toutes gracieuses de notre interlocuteur; il venait nous demander des nouvelles du reste du monde, avec lequel il était fort rarement eu communication, et nous inviter à dîner pour le lendemain: nous lui apprîmes tout ce que nous savions de plus nouveau sur la Sicile, sur Naples et sur la France, et nous acceptâmes son dîner.
De notre côté, nous lui demandâmes des nouvelles de Lipari. Ce qu'il y connaissait de plus nouveau, c'était son orgue éolien dont parle Aristote, et ses étuves dont parle Diodore de Sicile; quant aux voyageurs qui avaient visité l'île avant nous, les derniers étaient Spallanzani et Dolomieu. Le brave homme, bien au contraire du roi Éole dont il était le successeur, s'ennuyait à Crevco; il passait sa vie sur la terrasse de sa maison, une lunette d'approche à la main; il nous avait vus arriver et n'avait perdu aucun détail de notre débarquement; puis aussitôt il s'était mis à notre piste. Un instant il nous avait perdus, grâce à notre entrée dans la maison de l'enfant mort et à notre pause au couvent des Franciscains; mais il nous avait rattrapés et nous déclara qu'il ne nous lâchait plus. La bonne fortune étant au moins égale pour nous que pour lui, nous nous mîmes à sa disposition, à part notre souper au couvent, pour jusqu'au lendemain cinq heures, à la condition cependant qu'il monterait séance tenante avec nous sur le Campo-Bianco, qu'il nous laisserait une heure pour dîner chez nos Franciscains, et qu'il nous accompagnerait le lendemain dans notre excursion à Vulcano. Ces trois articles, qui formaient la base de notre traité, furent acceptés à l'instant même.
La montagne était derrière nous, nous n'avions donc qu'à nous retourner et à nous mettre à l'œuvre; elle était toute parsemée d'énormes rochers blanchâtres, qui lui avaient fait donner son nom de Campo-Bianco. Comme je n'étais pas prévenu et que j'avais pris ces rochers au sérieux, je voulus m'appuyer à l'un d'eux pour m'aider dans ma montée; mais ma surprise fut grande quand, cédant à l'ébranlement que je lui donnai, le rocher, après avoir un instant vacillé sur sa base, se mit à rouler du haut en bas de la montagne, directement sur Jadin qui était resté en arrière. Il n'y avait pas moyen de fuir; Jadin se crut écrasé et, par un mouvement machinal, il étendit la main en avant: j'éprouvai un instant d'horrible angoisse, quand tout à coup, à mon grand étonnement, je vis cette masse énorme s'arrêter devant l'obstacle qui lui était opposé. Alors Jadin prit le rocher dans sa main, le souleva à la hauteur de l'œil, l'examina avec attention, puis le rejeta par-dessus son épaule.
Le rocher était un bloc de pierre-ponce qui ne pesait pas vingt livres; tous les autres rochers environnants étaient de même matière, et la montagne même sur laquelle nous marchions, avec sa solidité apparente, n'avait pas plus d'opacité réelle: détachée de sa base, le gouverneur nous assura qu'entre nous trois nous pourrions la transporter d'un bout à l'autre de l'île.
Cette explication m'ôta un peu de ma vénération pour les Titans, et je ne les réintégrerai dans mon estime première que lorsque je me serai assuré par moi-même qu'Ossa et Pélion ne sont point des montagnes de pierre-ponce.