Nous avions le vent bon pour revenir; aussi, grâce à la petite voile que nous hissâmes, ne mîmes-nous pas plus d'une demi-heure à exécuter le trajet.

Quand nous fûmes assez près de Lipari pour que les objets devinssent distincts, nous aperçûmes notre gouverneur qui nous suivait du haut de sa terrasse, sa lorgnette à l'œil. Lorsqu'il nous vit approcher du port, il repoussa d'un coup de paume de la main les différents tubes de son instrument les uns dans les autres, et disparut. Nous présumâmes qu'il venait au-devant de nous; nous ne nous trompions point, nous le trouvâmes au débarquer. Cette fois, il va sans dire que, grâce à la barque et aux rameurs du gouverneur, la grille nous fut ouverte à deux battants.

Il était quatre heures moins un quart, cela me donnait le temps d'aller remercier les bons pères et régler mon compte avec eux; je laissai Jadin accompagner notre gouverneur, et je me rendis au couvent.

J'y trouvai le supérieur, qui me reprocha doucement d'avoir sans doute trouvé la cuisine mauvaise puisque nous avions accepté à dîner hors de chez lui. Je lui répondis que la cuisine n'eût-elle point été aussi excellente qu'elle était réellement, nous aurions oublié ce petit inconvénient en faveur de la manière toute gracieuse dont elle nous était offerte; mais, loin de là, nous étions à la fois satisfaits de la chère et reconnaissants de l'accueil; cependant nous n'avions pas pu refuser d'aller dîner cher le gouverneur. Le supérieur parut se rendre à nos raisons, et je lui demandai combien nous lui devions.

Mais là, la discussion recommença; le supérieur avait entendu nous offrir l'hospitalité gratis. Je craignis de le blesser en insistant, je lui fis mes remerciments pour moi et Jadin; seulement, en passant devant le tronc du couvent, j'y glissai deux piastres.

Je me rappellerai toujours ce petit couvent avec son air oriental et son beau palmier, qui lui donnaient bien plus l'aspect d'une mosquée que d'une église: cela avait si fort frappé Jadin de son côté, qu'à cinq heures du matin, tandis que je dormais encore, il s'était levé et en avait fait un croquis.

En arrivant chez notre bon gouverneur, je trouvai le dîner servi et chacun prêt à se mettre à table. Le brave homme avait mis à contribution pour nous recevoir la terre et la mer. Nous le grondâmes de faire de pareilles folies pour des gens qui lui étaient inconnus. Mais il nous répondit que, grâce aux bonnes heures que nous lui avions fait passer nous n'étions plus des étrangers pour lui, mais bien au contraire des amis dont, dans son exil, il conserverait le souvenir toute sa vie. Nous lui rendîmes compliment pour compliment.

Nous désirions, autant que possible, entrer le lendemain soir, avant la fermeture de la police, dans le port de Stromboli. Aussi avions-nous fixé notre départ à cinq heures et demie. Mais notre hôte insista tant et si fort que nous n'eûmes le courage de le quitter qu'à six heures.

Avant de prendre congé de lui, il nous fit promettre que pendant la soirée nous regarderions de temps en temps du côté de sa terrasse, attendu qu'il nous ménageait une dernière surprise. Nous nous y engageâmes.

Toute la famille vint nous conduire jusquau bord de la mer. Le chef de la police avait bien envie de nous chercher noise, attendu l'heure avancée de notre départ; mais un mot du gouverneur, qui déclara que c'était lui qui nous avait retenus, aplanit toutes les difficultés.