Notre excursion sur l'île de Lisca-Bianca nous avait donné un appétit féroce; en conséquence, nous ordonnâmes à Giovanni de mettre dans une marmite les six plus grosses têtes de la société pour notre déjeuner et celui de l'équipage, puis nous fîmes monter six bouteilles de vin de la cantine, afin que rien ne manquât à la collation.

Au dessert Pietro nous gratifia de la tarentelle.

En voyant mes deux bécassines, le capitaine m'avait dénoncé l'île de Basiluzzo comme fourmillant de lapins; or, comme il y avait long-temps que nous n'avions fait une chasse en règle, et que rien ne nous pressait autrement, il fut convenu que l'on jetterait l'ancre en face de l'île, et que nous y mettrions pied à terre pendant une couple d'heures.

Nous y arrivâmes vers les trois heures, et nous entrâmes dans une petite anse assez commode; huit ou dix maisons couronnent le plateau de l'île, qui n'a pas plus de trois quarts de lieue de tour. Comme je ne voulais pas empiéter sur les plaisirs des propriétaires, j'envoyai Pietro leur demander s'ils voulaient bien me donner la permission de tuer quelques-uns de leurs lapin: ils me firent répondre que, bien loin de s'opposer à cette louable intention, plus j'en tuerais plus je leur ferait plaisir, attendu qu'encouragés par l'impunité, ces insolents maraudeurs mettaient au pillage le peu de légumes qu'ils cultivaient, et qu'ils ne pouvaient défendre contre eux, n'ayant pas de fusils.

Nous nous mîmes en chasse à l'instant même, et à peine eûmes-nous fait vingt pas, que nous nous aperçûmes que le capitaine nous avait dit la vérité: les lapins nous partaient dans les jambes, et chaque lapin qui se levait en faisait lever deux ou trois autres dans sa fuite; en moins d'une demi-heure nous en eûmes tué une douzaine. Malheureusement le sol était criblé de repaires, et à chaque coup de fusil nous en faisions terrer cinq ou six; néanmoins, après deux heures de chasse, nous comptions dix-huit cadavres.

Nous en donnâmes douze aux habitants de l'île, et nous emportâmes les six autres au bâtiment.

Tout en arpentant l'île d'un bout à l'autre, nous avions aperçu quelques ruines antiques; je m'en approchai, mais au premier coup d'œil je reconnus qu'elles étaient sans importance.

Nous avions perdu ou gagné deux heures, comme on voudra, de sorte que, quoiqu'une jolie brise de Sicile se fût levée quelque temps auparavant, il était probable que nous n'arriverions pas au port de Stromboli à temps pour descendre à terre; nous n'en déployâmes pas moins toutes nos voiles pour n'avoir rien à nous reprocher, et nous fîmes près de six lieues en deux heures; mais tout à coup le vent du midi tomba pour faire place au gréco, et nos voiles nous devenant dès lors plutôt nuisibles que profitables, nous marchâmes de nouveau à la rame.

A mesure que nous approchions, Stromboli nous apparaissait plus distinct, et à travers cet air limpide du soir nous apercevions chaque détail: c'est une montagne ayant exactement la forme d'une meule de foin, avec un sommet surmonté d'une arête: c'est de ce sommet que s'échappe la fumée, et, de quart d'heure en quart d'heure, la flamme; dans la journée cette flamme a l'air de ne pas exister, perdue qu'elle est dans la lumière du soleil; mais lorsque vient le soir, lorsque l'Orient commence à brunir, cette flamme devient visible, et on la voit s'élancer au milieu de la fumée qu'elle colore, et retomber en gerbes de lave.

Vers sept heures du soir, nous atteignîmes Stromboli; malheureusement le port est au levant, et nous venions, nous, de l'occident; de sorte qu'il nous fallut longer toute l'île. Pour accomplir cette course demi-circulaire, nous passâmes devant la portion de l'île où, par un talus rapide, la lave descend dans la mer. Sur une largeur de vingt pas au sommet et de cent cinquante pas à sa base, la montagne, sur ce point, est couverte de cendre, et toute végétation est brûlée.