Le capitaine avait prédit juste: nous arrivâmes une demi-heure après la fermeture du port; tout ce que nous pûmes dire pour nous le faire ouvrir fut de l'éloquence perdue.
Cependant toute la population de Stromboli était accourue sur le rivage. Notre speronare était un habitué du port, et nos matelots étaient fort connus dans l'île: chaque automne ils y font quatre ou cinq voyages pour y charger de la passoline; joignez à cela seulement deux ou trais autres voyages dans l'année, et c'est plus qu'il n'en faut pour établir des relations de toute nature.
Depuis que nous étions à portée de la voix, il s'était établi entre nos gens et les Stromboliotes une foule de dialogues particuliers coupés de demandes et de réponses auxquelles, vu le patois dans lequel elles étaient faites, il nous était impossible de rien comprendre; seulement il était évident que ce dialogue était tout amical. Pietro paraissait même avoir des intérêts plus tendres encore à démêler avec une jeune fille qui ne nous paraissait nullement préoccupée de cacher les sentiments pleins de bienveillance qu'elle paraissait avoir pour lui. Enfin le dialogue s'anima au point que Pietro commença à se balancer sur une jambe, puis sur l'autre, fit deux ou trois petits bonds préparatoires, et, sur la ritournelle chantée par Antonio, commença de danser la tarentelle. La jeune Stromboliote ne voulut pas être en reste de politesse et se mit à se trémousser de son côté; et cette gigue à distance dura jusqu'à ce que les deux danseurs tombassent rendus de fatigue, l'un sur le pont, l'autre sur le rivage.
C'était le moment que j'attendais pour demander au capitaine où il comptait nous faire passer la nuit; il nous répondit qu'il était à notre disposition, et que nous n'avions qu'à ordonner. Je le priai alors d'aller nous jeter l'ancre en face du volcan, afin que nous ne perdissions rien de ses évolutions nocturnes. Le capitaine dit un mot; chacun interrompit sa conversation et courut aux rames. Dix minutes après nous étions ancrés à soixante pas en avant de la face septentrionale de la montagne.
C'était dans Stromboli qu'Éole tenait enchaînés luctantes ventos tempestatesque sonoras. Sans doute, au temps du chantre d'Énée, et quand Stromboli s'appelait Strongyle, l'île n'était pas encore connue pour ce qu'elle est, et elle préparait dans ses profondeurs ces bouillantes et périodiques éjaculations qui en font le volcan le plus poli de la terre. En effet, avec Stromboli on sait à quoi s'en tenir: ce n'est point comme avec le Vésuve ou l'Etna, qui font attendre au voyageur une pauvre petite irruption quelquefois trois, quelquefois cinq, quelquefois dix ans. On me dira que cela tient sans doute à la hiérarchie qu'ils occupent parmi les montagnes ignivomes, hiérarchie qui leur permet de faire de l'aristocratie tout à leur aise: c'est vrai; mais il ne faut pas moins en savoir gré à Stromboli de ne s'être pas abusé un instant sur sa position sociale, et d'avoir compris qu'il n'était qu'un volcan de poche auquel on ne ferait pas même attention s'il se donnait le ridicule de prendre de grands airs. A défaut de la qualité, Stromboli se retire donc sur la quantité.
Aussi ne nous fit-il pas attendre. A peine étions-nous depuis cinq minutes en expectative, qu'un grondement sourd se fit entendre, qu'une détonation pareille à une vingtaine de pièces d'artillerie qui éclateraient à la fois lui succéda, et qu'une longue gerbe de flamme s'élança dans les airs et redescendit en pluie de lave; une partie de cette pluie retomba dans le cratère même du volcan, tandis que l'autre, roulant sur le talus, se précipita comme un ruisseau de flamme, et vint s'éteindre en frémissant dans la mer. Dix minutes après le même phénomène se renouvela, et ainsi de dix minutes en dix minutes pendant toute la nuit.
J'avoue que cette nuit est une des plus curieuses que j'aie passées de ma vie; nous ne pouvions nous arracher, Jadin et moi, à ce terrible et magnifique spectacle. Il y avait des détonations telles que l'air en semblait tout ému et que l'on croyait voir trembler l'île comme un enfant effrayé: il n'y avait que Milord que ce feu d'artifice mettait dans un état d'exaltation impossible à décrire; il voulait à tout moment sauter à l'eau pour aller dévorer cette lave ardente, qui retombait quelquefois à dix pas de nous pareille à un météore qui se précipiterait dans la mer.
Quant à notre équipage, habitué qu'il était à ce spectacle, il nous avait demandé si nous avions besoin de quelque chose; puis, sur notre réponse négative, il s'était retiré dans l'entrepont sans que les éclairs qui illuminaient l'air ni les détonations qui l'ébranlaient eussent l'influence de le distraire de son sommeil.
Nous restâmes ainsi jusqu'à deux heures du matin; enfin, écrasés de fatigue et de sommeil, nous nous décidâmes à rentrer dans notre cabine. Quant à Milord, rien ne put le déterminer à en faire autant que nous, et il resta toute la nuit sur le pont à rugir et à aboyer contre le volcan.
Le lendemain, au premier mouvement du speronare, nous nous réveillâmes. Avec le retour de la lumière, la montagne avait perdu tonte sa fantasmagorie.