On entendait toujours les détonations; mais la flamme avait cessé d'être visible; et cette lave, ruisseau ardent la nuit, se confondait pendant le jour avec la cendre rougeâtre sur laquelle elle roulait.

Dix minutes après nous étions de nouveau en face du port. Cette fois on ne nous fit aucune difficulté pour l'entrée. Pietro et Giovanni descendirent avec nous; ils voulaient nous accompagner dans notre ascension.

Nous entrâmes, non pas dans une auberge (il n'y en a pas à Stromboli), mais dans une maison dont les propriétaires étaient un peu parents de notre capitaine. Comme il n'eût pas été prudent de nous mettre en route à jeun, Giovanni demanda à nos hôtes la permission de nous faire à déjeuner chez eux tandis que Pietro irait chercher des guides; cette permission non-seulement nous fut accordée avec beaucoup de grâce, mais encore notre hôte sortit aussitôt et revint un instant après avec le plus beau raisin et les plus belles figues d'Inde qu'il avait pu trouver.

Comme nous achevions de déjeuner, Pietro arriva avec deux Stromboliotes qui consentaient, moyennant une demi-piastre chacun, à nous servir de guides. Il était déjà près de huit heures du matin: pour sauver au moins notre ascension de la trop grande chaleur, nous nous mîmes à l'instant même en route.

La cime de Stromboli n'est qu'à douze ou quinze cents pieds au-dessus du niveau de la mer; mais son inclinaison est tellement rapide qu'on n'y peut point monter d'une manière directe, et qu'il faut zigzaguer éternellement. D'abord, et en sortant du village, le chemin fut assez facile; il s'élevait au milieu de ces vignes chargées de raisins qui font tout le commerce de l'île, et auxquelles les grappes pendaient en si grande quantité que chacun en prenait à son plaisir sans en demander en rien la permission au propriétaire; mais une fois sortis de la région des vignes, nous ne trouvâmes plus de chemins, et il nous fallut marcher à l'aventure, cherchant le terrain le meilleur et les pentes les moins inclinées. Malgré toutes ces précautions, il arriva un moment où nous fûmes obligés de monter à quatre pattes: ce n'était encore rien que de monter; mais cet endroit franchi, j'avoue qu'en me retournant et en le voyant incliné presqu'à pic sur la mer, je demandais avec terreur comment nous ferions pour redescendre; nos guides alors nous dirent que nous descendrions par un autre chemin: cela me tranquillisa un peu. Ceux qui ont le malheur d'avoir comme moi des vertiges dès qu'ils voient le vide sous leurs pieds comprendront ma question et surtout l'importance que j'y attachais.

Ce casse-cou franchi, pendant un quart d'heure à peu près la montée devint plus facile; mais bientôt nous arrivâmes à un endroit qui au premier abord me parut infranchissable: c'était une arête parfaitement aiguë qui formait l'orifice du premier volcan, et qui, d'une part, se découpait à pic sur le cratère, et de l'autre descendait par une pente tellement rapide jusqu'à la mer, qu'il me semblait que si d'un côté je devais tomber d'aplomb, de l'autre côté je ne pouvais manquer de rouler du haut jusqu'en bas. Jadin lui-même, qui ordinairement grimpait comme un chamois sans jamais s'inquiéter de la difficulté du terrain, s'arrêta court en arrivant à ce passage, et demanda s'il n'y avait pas moyen de l'éviter. Comme on le pense bien, c'était impossible.

Il fallut en prendre notre parti. Heureusement la pente dont j'ai parlé se composait de cendres dans lesquelles on enfonçait jusqu'aux genoux, et qui, par leur friabilité même, offraient une espèce de résistance. Nous commençâmes donc à nous hasarder sur ce chemin, où un danseur de corde eût demandé son balancier, et, grâce à l'aide de nos matelots et de nos guides, nous le franchîmes sans accident. En nous retournant nous vîmes Milord qui était resté de l'autre côté, non pas qu'il eût peur des vertiges ni qu'il craignît de rouler ou dans le volcan ou dans la mer; mais il avait mis la patte dans la cendre, et il l'avait trouvée d'une température assez élevée pour y regarder à deux fois: enfin, lorsqu'il vit que nous continuions d'aller en avant, il prit son parti, traversa le passage au galop, et nous rejoignit visiblement inquiet de ce qui allait se passer après un pareil début.

Les choses se passèrent mieux, pour le moment du moins, que nous ne nous y attendions: nous n'avions plus qu'à descendre par une pente assez douce, et nous parvînmes, après dix minutes de marche à peu près, sur une plate-forme qui domine le volcan actuel. Arrivés sur ce point nous assistions à toutes ses évolutions; et quelque envie qu'il en eût, il n'y avait plus moyen à lui d'avoir des secrets pour nous.

Le cratère de Stromboli a la forme d'un vaste entonnoir, au fond et au milieu duquel est une ouverture par laquelle entrerait un homme à peu près et qui communique avec le foyer intérieur de la montagne; c'est cette ouverture qui, pareille à la bouche d'un canon, lance une nuée de projectiles qui, en retombant dans le cratère, entraînent avec eux sur sa pente inclinée des pierres, des cendres et de la lave, lesquelles, roulant vers le fond, bouchent cet entonnoir. Alors le volcan semble rassembler ses forces pendant quelques minutes, comprimé qu'il est par la clôture de sa soupape; mais au bout d'un instant sa fumée tremble comme haletante; on entend un mugissement sourd courir dans les flancs creux de la montagne; enfin la canonnade éclate de nouveau, lançant à deux cents pieds au-dessus du sommet le plus élevé de nouvelles pierres et de nouvelle lave qui, en retombant et en refermant l'orifice du passage, préparent une nouvelle irruption.

Vu d'où nous étions, c'est-à-dire de haut en bas, ce spectacle est superbe et effrayant; à chaque convulsion intérieure qu'éprouve la montagne, on la sent frémir sous soi, et il semble qu'elle va s'entr'ouvrir; puis vient l'explosion, pareille à un arbre gigantesque de flamme et de fumée qui secoue ses feuilles de lave.