Nous parvînmes enfin à l'extrémité de ce nouveau lac de Sodome, et nous nous retrouvâmes dans une oasis de vignes, de grenadiers et d'oliviers. Nous n'eûmes pas le courage d'aller plus loin. Nous nous couchâmes dans l'herbe, et nos guides nous apportèrent une brassée de raisins et plein un chapeau de figues d'Inde.
C'était à merveille pour nous; mais il n'y avait pas dans tout cela la moindre goutte d'eau à boire pour notre pauvre Milord, lorsque nous nous aperçûmes qu'il dévorait la pelure des figues et le reste des grappes de raisin. Nous lui fîmes alors part de notre repas, et, pour la première et la dernière fois de sa vie probablement, il dîna moitié figues moitié raisin.
J'ai eu souvent envie de me mettre à la place de Milord, et d'écrire ses mémoires comme Hoffmann a écrit ceux du chat Moar; je suis convaincu qu'il y aurait eu, vus du point de vue canin (je demande pardon à l'Académie du mot), des aperçus extrêmement nouveaux sur les peuples qu'il a visités et les pays qu'il a parcourus.
Un quart d'heure après cette halte nous étions au village, consignant sur nos tablettes cette observation judicieuse, que les volcans se suivent et ne se ressemblent pas: nous avions manqué geler en montant sur l'Etna, nous avions pensé rôtir en descendant du Stromboli.
Aussi étendîmes-nous, Jadin et moi, la main vers la montagne, et jurâmes-nous, au mépris du Vésuve, que Stromboli était le dernier volcan avec lequel nous ferions connaissance.
Outre les métiers de vigneron et de marchand de raisins secs qui sont les deux principales industries de l'île, les Stromboliotes font aussi d'excellents marins. Ce fut sans doute grâce à cette qualité que l'on fit de leur île la succursale de Lipari et le magasin où le roi Éole renfermait ses vents et ses tempêtes. Au reste, ces dispositions nautiques n'avaient point échappé aux Anglais, qui, lors de leur occupation de la Sicile, recrutaient tous les ans dans l'archipel lipariote trois ou quatre cents matelots.
CHAPITRE VI.
LA SORCIÈRE DE PALMA.
Le même jour, à quatre heures du soir, nous sortîmes du port. Le temps était magnifique, l'air limpide, la mer à peine ridée. Nous nous retrouvions à peu près à la même hauteur de laquelle nous avions découvert en venant, six semaines auparavant, les côtes de la Sicile; avec cette différence, que nous laissions Stromboli derrière nous, au lieu de l'avoir à notre gauche. De nouveau, nous apercevions à la même distance, mais sous un aspect diffèrent, les montagnes bleues de la Calabre et les côtes capricieusement découpées de la Sicile, qui dominaient le cône de l'Etna, qui depuis notre ascension s'était couvert d'un large manteau de neige. Enfin, nous venions de visiter tout cet archipel fabuleux que Stromboli éclaire comme un phare. Cependant, habitués que nous étions déjà à tous ces magnifiques horizons, à peine jetions-nous sur eux, maintenant, un œil distrait. Quant à nos matelots, la Sicile, comme on le sait, était leur terre natale, et ils passaient indifférents et insoucieux au milieu des plus riches aspects de ces mers que depuis leur enfance ils avaient sillonnées dans tous les sens. Jadin, assis à l'arrière, à côté du pilote, faisait un croquis de Strombolino, fragment détaché de Stromboli par le même cataclysme peut-être qui détacha la Sicile de l'Italie, et qui achève de s'éteindre dans la mer; tandis que, debout et appuyé sur la couverture de la cabine, je consultais une carte géographique, cherchant quelle route je pouvais prendre pour revenir à travers les montagnes de Reggio à Cosenza. Au milieu de mon examen, je levai la tête et je m'aperçus que nous étions à la hauteur du cap Blanc; puis, reportant mes yeux de la terre sur la carte, je vis indiqué, comme éloigné de deux lieues à peine de ce promontoire, le petit bourg de Bauso. Ce nom éveilla aussitôt un souvenir confus dans mon esprit. Je me rappelai que dans nos bavardages du soir, pendant une de ces belles nuits étoilées que nous passions quelquefois tout entières couchés sur le pont, on avait raconté quelque histoire où se trouvait mêlé le nom de ce pays. Ne voulant pas laisser échapper cette occasion de grossir ma collection de légendes, j'appelai le capitaine. Le capitaine fit aussitôt un signe pour imposer silence à l'équipage, qui, selon son habitude, chantait en chœur; ôta son bonnet phrygien, et s'avança vers moi avec cette expression de bonne humeur qui faisait le fond de sa physionomie.
—Votre excellence m'a appelé? me dit-il.