—Si nous mettions toutes nos voiles dehors, peut-être arriverions-nous au cap Blanc avant l'orage.
—Ce n'est pas un orage, capitaine; il n'y à pas d'orage en l'air; le temps est au beau fixe, la brise vient de la Grèce; voyez plutôt la fumée de Stromboli qui va contre le vent.
—C'est vrai, dit le capitaine.
—Eh! tenez, tenez, capitaine, voyez donc la mer au-dessous du nuage, comme elle crépite.
—Tout le monde sur le pont, cria le capitaine.
En un moment nous fûmes là tous les douze, les yeux fixés sur l'endroit en question; l'eau bouillonnait de plus en plus. De son côté, le nuage s'abaissait toujours; on aurait dit qu'ils s'attiraient l'un l'autre, que la mer allait monter et que le ciel allait descendre. Enfin, la vapeur et l'eau se joignirent. C'était comme un immense pin dont l'eau formait le tronc, et la vapeur la cime. Alors nous reconnûmes que c'était une trombe; au même moment, l'immense machine commença de se mettre en mouvement. On eût dit un serpent gigantesque aux écailles reluisantes qui aurait marché tout debout sur sa queue, en vomissant de la fumée par sa gueule. Elle hésita un instant comme pour chercher la direction qu'elle devait prendre. Enfin, elle se décida à venir sur nous. En même temps le vent tomba.
—Aux rames! crie le capitaine.
Chacun empoigna l'aviron; nous n'avions que vingt pas à faire pour que la trombe passât à l'arrière. Il ne faut pas demander si nous ménagions nos bras; nous allions, Dieu me pardonne, aussi vite que quand le vent du diable souffle. Aussi, nous eûmes, bientôt gagné sur elle; si bien quelle continuait sa route lorsqu'elle rencontra notre sillage. Quant à nous, nous ramions d'ardeur en lui tournant le dos; de sorte que, ne la voyant plus, nous croyions en être quittes. Tout à coup nous entendîmes Nunzio qui criait:—La trombe! la trombe! Nous nous retournâmes.
Soit que notre course rapide eût établi un courant d'air, soit que le sillon que nous creusions lui indiquât sa route, elle avait changé de direction et s'était mise à notre poursuite. On eût dit un de ces géants comme il y en avait autrefois dans les cavernes du mont Etna, et qui poursuivaient jusque dans la mer les vaisseaux qui avaient le malheur de relâcher à Catane ou à Taormine. Nous n'avions plus de bras, nous n'avions plus de voix, nous n'avions que des yeux. Quant à moi, je me rappelle que j'étais comme un hébété; je suivais du regard un grand oiseau de mer qui avait été entraîné dans la trombe, et qui tourbillonnait comme un grain de sable, sans pouvoir sortir du cercle qui l'enfermait. A mesure que la trombe s'approchait nous reculions devant elle; si bien que nous nous trouvâmes tous entassés sur l'avant du navire, excepté le pilote qui, ferme à son poste, était resté à l'arrière. Tout à coup le bâtiment trembla comme si, lui aussi, il avait eu peur. Les mâts plièrent comme des joncs, les voiles se déchirèrent comme des toiles d'araignée; le bâtiment se retourna sur lui-même. Nous étions tous engloutis.
Je ne sais pas le temps que je passai sous l'eau. Autant que je pus calculer, j'ai bien plongé à une trentaine de pieds de profondeur. Heureusement, j'avais eu le temps de faire provision d'air, de sorte que je n'étais pas encore trop ébouriffé en revenant à la surface de la mer. J'ouvris les yeux, je regardai autour de moi, et la première chose que je vis, c'était notre pauvre bâtiment flottant cap dessus, cap dessous, comme une baleine morte. Au même instant je m'entendis appeler; je me retournai, c'était le capitaine.—Allons, allons, courage! que je lui dis; nous ne sommes pas paralytiques, et, avec la grâce de Dieu, nous pouvons nous en tirer.