LE PIZZO.
Il y a certaines villes inconnues où il arrive tout à coup de ces catastrophes si inattendues, si retentissantes et si terribles, que leur nom devient tout à coup un nom européen, et qu'elles s'élèvent au milieu du siècle comme un de tes jalons historiques plantés par la main de Dieu pour l'éternité: tel est le sort du Pizzo. Sans annales dans le passé et probablement sans histoire dans l'avenir, il vit de son illustration d'un jour, et est devenu une des stations homériques de l'Iliade napoléonienne.
On n'ignore pas en effet, que c'est dan la ville du Pizzo que Murat vint se faire fusiller, là que cet autre Ajax trouva une mort obscure et sanglante, après avoir cru un instant que, lui aussi, il échapperait malgré les dieux.
Un mot sur cette fortune si extraordinaire que, malgré le souvenir des fautes qui s'attachent au nom de Murat, ce nom est devenu en France le plus populaire de l'empire après celui de Napoléon.
Ce fut un sort étrange que celui-là: né dans une auberge, élevé dans un pauvre village, Murat parvient, grâce à la protection d'une famille noble, à obtenir une bourse au collége de Cahors, qu'il quitte bientôt pour aller terminer ses études au séminaire de Toulouse. Il doit être prêtre, il est déjà sous-diacre, on l'appelle l'abbé Murat, lorsque, pour une faute légère dont il ne veut pas demander pardon, on le renvoie à la Bastide. Là il retrouve l'auberge paternelle dont il devient un instant le premier domestique. Bientôt cette existence le lasse. Le 12e régiment de chasseurs passe devant sa porte, il va trouver le colonel et s'engage. Six mois après il est maréchal de logis; mais une faute contre la discipline le fait chasser du régiment comme il a été chassé du séminaire. Une seconde fois son père le voit revenir, et ne le reçoit qu'à la condition qu'il reprendra son rang parmi ses serviteurs. En, ce moment la garde constitutionnelle de Louis XVI est décrétée, Murat est désigné pour en faire partie; il part avec un de ses camarades, et arrive avec lui à Paris. Le camarade se nomme Bessières: ce sera le duc d'Istrie.
Bientôt Murat quitte la garde constitutionnelle, comme il a quitté le séminaire, comme il a quitté son premier régiment. Il entre dans les chasseurs avec le grade de sous-lieutenant. Un an après il est lieutenant-colonel. C'est alors un révolutionnaire enragé; il écrit au club des Jacobins pour changer son nom de Murat en celui de Marat. Sur ces entrefaites, le 9 thermidor arrive, et, comme le club des Jacobins n'a pas eu le temps de faire droit à sa demande, Murat garde son nom.
Le 13 vendémiaire arrive, Murat se trouve sous les ordres de Bonaparte. Le jeune général flaire l'homme de guerre. Il a le commandement de l'armée d'Italie, Murat sera son aide de camp.
Alors Murat grandit avec l'homme à fortune duquel il s'est attaché. Il est vrai que Murat est de toutes les victoires; il charge le premier à la tête de son régiment; il monte le premier à l'assaut; il entre le premier dans les villes. Aussi est-il fait successivement, et en moins de six ans, général de division, général en chef, maréchal de l'empire, prince, grand amiral, grand-aigle de la Légion d'honneur, grand-duc de Berg, roi de Naples. Celui qui voulait s'appeler Marat va s'appeler Joachim Napoléon.
Mais le roi des Deux-Siciles est toujours le soldat de Rivoli et le général d'Aboukir. Il a fait de son sabre un sceptre, et de son casque une couronne; voilà tout. Ostrowno, Smolensk et la Moscowa te retrouvent tel que l'avaient connu la Corona et le Tagliamento; et le 16 septembre 1812 il entra le premier à Moscou, comme le 13 novembre 1805 il est entré le premier à Vienne,
Ici s'arrête la vie glorieuse et triomphante. Moscou est l'apogée de la grandeur de Murat et de Napoléon. Mais l'un est un héros, l'autre n'est qu'un homme. Napoléon va tomber, Murat va descendre.