Le 5 décembre 1812, Napoléon remet le commandement de l'armée à Murat. Napoléon, a fait Murat ce qu'il est; Murat lui doit tout, grades, position, fortune: il lui a donné sa sœur et un trône. A qui se fiera Napoléon, s'il ne se fie point à Murat, ce garçon d'auberge qu'il a fait roi?
L'heure des trahisons va venir; Murat la devance. Murat quitte l'armée, Murat tourne le dos à l'ennemi, Murat l'invincible est vaincu par la peur de perdre son trône. Il arrive à Naples pour marchander sa couronne aux ennemis de la France; des négociations se nouent avec l'Autriche et la Russie. Que le vainqueur d'Austerlitz et de Marengo tombe maintenant, qu'importe! le fuyard de Wilna restera debout.
Mais Napoléon a frappé du pied le sol, et 300,000 soldats en sont sortis. Le géant terrassé a touché sa mère, et comme Antée il est debout pour une nouvelle lutte. Murat écoute avec inquiétude ce canon septentrional qui retentit encore au fond de la Saxe quand il croit l'étranger au cœur de la France. Deux noms de victoire arrivent jusqu'à lui et le font tressaillir: Lutzen, Bautzen. A ce bruit, Joachim redevient Murat; il redemande son sabre d'honneur et son cheval de bataille. De la même course dont il avait fui, le voilà qui accourt. Il était, disait-on, dans son palais de Caserte ou de Chiatamonte; non pas, il coupe les routes de Freyberg et de Pyrna; non pas, il est à Dresde, où il écrase toute une aile de l'armée ennemie. Pourquoi Murat ne fut-il pas tué à Bautzen comme Duroc, ou ne se noya-t-il pas à Leipsick comme Poniatowski?….
Il n'eût pas signé le 11 janvier 1814, avec la cour de Vienne, le traité par lequel il s'engageait à fournir aux alliés 30,000 hommes et à marcher à leur tête contre la France. Moyennant quoi il resta roi de Naples, tandisque Napoléon devenait souverain de l'île d'Elbe.
Mais un jour Joachim s'aperçoit qu'à son tour son nouveau trône s'ébranle et vacille au milieu des vieux trônes. L'antique famille des rois rougit du parvenu que Napoléon l'a forcée de traiter en frère. Les Bourbons de France ont demandé à Vienne la déchéance de Joachim.
En même temps, un bruit étrange se répand. Napoléon a quitté l'île d'Elbe et marche sur Paris. L'Europe le regarde passer.
Murat croit que le moment est venu de faire contrepoids à cet événement qui fait pencher le monde. Il a rassemblé sourdement 70,000 hommes, il se rue avec eux sur l'Autriche; mais ces 70,000 hommes ne sont plus des Français. Au premier obstacle auquel il se heurte, il se brise. Son armée disparaît comme une fumée. Il revient seul à Naples, se jette dans une barque, gagne Toulon, et vient demander l'hospitalité de l'exil à celui qu'il a trahi.
Napoléon se contente de lui répondre:—Vous m'avez perdu deux fois; la première, en vous déclarant contre moi; la seconde, en vous déclarant pour moi. Il n'y a plus rien de commun entra le roi de Naples et l'empereur des Français. Je vaincrai sans vous, ou je tomberai sans vous.
A partir de ce moment, Joachim cessa d'exister pour Napoléon. Une seule fois, lorsque le vainqueur de Ligny poussait ses cuirassiers sur le plateau du mont Saint-Jean, et qu'il les voyait successivement s'anéantir sur les carrés anglais, il murmura:—Ah! si Murat était ici!….
Murat avait disparu. Nul ne savait ce que Murat était devenu; il ne devait reparaître que pour mourir.