Entrons au Pizzo.
Comme on le comprend bien, le Pizzo, ainsi qu'Avignon, était pour moi presqu'un pèlerinage de famille. Si le maréchal Brune était mon parrain, le roi de Naples était l'ami de mon père. Enfant, j'ai tiré les favoris de l'un et les moustaches de l'autre, et plus d'une fois j'ai caracolé sur le sabre du vainqueur de Fribourg, coiffé du bonnet aux plumes éclatantes du héros d'Aboukir.
Je venais donc recueillir une à une, si je puis le dire, les dernières heures d'une des plus cruelles agonies dont les fastes de l'histoire aient conservé le souvenir.
J'avais pris toutes mes précautions d'avance. A Vulcano, on se le rappelle, les fils du général Nunziante m'avaient donné une lettre de recommandation pour le chevalier Alcala. Le chevalier Alcala, général du prince de l'Infantado, se trouvait en 1817 au Pizzo qu'il habite encore, et il avait rendu à Murat prisonnier tous les services qu'il avait pu lui rendre. Pendant tous les jours de sa captivité il lui avait fait visite, et enfin il avait pris congé de lui dans un dernier adieu, quelques instants avant sa mort.
J'eus à peine remis à M. le chevalier Alcala la lettre de recommandation dont j'étais porteur, qu'il comprit l'intérêt que je devais prendre aux moindres détails de la catastrophe dont je voulais me faire l'historien, et qu'il mit tous ses souvenir à ma disposition.
D'abord nous commençâmes par visiter le Pizzo. Le Pizzo est une petite ville de 15 ou 1,800 âmes, bâtie sur le prolongement d'un des contreforts de la grande chaîne de montagnes qui part des Apennins, un peu au-dessus de Potenza, et s'étend jusqu'à Reggio en divisant toute la Calabre. Comme à Scylla, ce contrefort s'étend jusqu'à la mer par une longue arête de rochers, sur le dernier desquels est bâtie la citadelle.
Des deux cotés, le Pizzo domine donc la plage de la hauteur d'une centaine de pieds. A sa droite est le golfe de Sainte-Euphémie, à sa gauche est la côte qui s'étend jusqu'au cap Lambroni.
Au milieu du Pizzo est une grande place de forme à peu près carrée, mal bâtie, et à laquelle aboutissent trois ou quatre rues tortueuses. A son extrémité méridionale, cette rue est ornée de la statue du roi Ferdinand, père de la reine Amélie et grand-père du roi de Naples actuel.
Des deux côtés de cette place il faut descendre pour arriver à la mer; à droite, on descend par une pente douce et sablonneuse; à gauche, par un escalier cyclopéen, formé, comme celui de Caprée, de larges dalles de granit.
Cet escalier descendu, on se trouve sur une plage parsemée de petites maisons ombragées de quelques oliviers; mais, à soixante pas du rivage, toute verdure manque, et l'on ne trouve plus qu'une nappe de sable, sur laquelle on enfonce jusqu'aux genoux.