Ce fut de cette petite plage que, le 8 octobre 1815, trois ou quatre pêcheurs, qui venaient de tendre leurs filets, qu'ils ne comptaient pas utiliser de la journée, attendu que ce 8 octobre était un dimanche, aperçurent une petite flottille composée de trois bâtiments qui, après avoir paru hésiter un instant sur la route qu'ils devaient suivre, se dirigèrent tout à coup vers le Pizzo. A cinquante pas du rivage à peu près, les trois bâtiments mirent en panne; une chaloupe fut descendue à la mer; trente et une personnes y descendirent, et la chaloupe s'avança aussitôt vers la côte. Trois hommes se tenaient debout à la proue: le premier de ces trois hommes était Murat; le second, le général Franceschetti, et le troisième, l'aide-de-camp Campana. Les autres individus qui chargeaient la chaloupe étaient vingt-cinq soldats et trois domestiques.
Quant à la flottille, dans laquelle était le reste des troupes et le trésor de Murat, elle était restée sous le commandement d'un nommé Barbara, Maltais de naissance, que Murat avait comblé de bontés, et qu'il avait nommé son amiral.
En arrivant près du rivage, le général Franceschetti voulut sauter à terre; mais Murat l'arrêta en lui posant la main sur la tête et en lui disant:
—Pardon, général, mais c'est à moi de descendre le premier.
A ces mots il s'élança et se trouva sur la plage. Le général Franceschetti sauta après Murat, et Campana après Franceschetti; les soldats débarquèrent ensuite, puis les valets.
Murat était vêtu d'un habit bleu, brodé d'or au collet, sur la poitrine et aux poches; il avait un pantalon de casimir blanc, des bottes à l'écuyère, une ceinture à laquelle était passée une paire de pistolets, un chapeau brodé comme l'habit, garni de plumes, et dont la ganse était formée de quatorze diamants qui pouvaient valoir chacun mille écus à peu près; enfin, sous son bras gauche il portait roulée son ancienne bannière royale, autour de laquelle il comptait rallier ses nouveaux partisans.
A la vue de cette petite troupe les pêcheurs s'étaient retirés. Murat trouva donc la plage déserte. Mais il n'y avait pas à se tromper; de l'endroit où il était débarqué il voyait parfaitement l'escalier gigantesque qui conduit à la place: il donna l'exemple à sa petite troupe en se mettant à sa tête et en marchant droit à la ville.
Au milieu de l'escalier à peu près, il se retourna pour jeter un coup d'œil sur la flottille; il vit la chaloupe qui rejoignait le bâtiment; il crut qu'elle retournait faire un nouveau chargements de soldats, et continua de monter. Comme il arrivait sur la place dix heures sonnaient. La place était encombrée de peuple: c'était l'heure où l'on allait commencer la messe.
L'étonnement fut grand lorsque l'on vit déboucher la petite troupe conduite par un homme si richement vêtu, par un général et par un aide-de-camp. Murat pénétra jusqu'au milieu de la place sans que personne le reconnût, tant on était loin de s'attendre à le revoir jamais. Murat cependant était venu au Pizzo cinq ans auparavant et à l'époque où il était roi.
Mais si personne ne le reconnut, il reconnut, lui, parmi les paysans, un ancien sergent qui avait servi dans sa garde à Naples. Murat, comme la plupart des souverains, avait la mémoire des noms. Il marcha droit à l'ex-sergent, lui mit la main sur l'épaule, et lui dit: