Les braves gens entrèrent dans le cabinet, et, comme le docteur, grand amateur d'histoire naturelle, avait, dans ses différentes courses, réuni une collection précieuse de toutes les fleurs volantes qu'on appelle des colibris, des oiseaux-mouches et des bengalis, ils en sortirent parfaitement convaincus.

Le lendemain, un bottier se présenta chez le consul et demanda si, à Mosquitos, les industries étaient libres. Le consul répondit que le gouvernement y était si paternel, que l'on n'y payait même pas de patente; ce qui établissait une concurrence qui tournait à la fois au profit des industriels et des consommateurs, attendu que tous les peuples environnants venaient s'approvisionner dans la capitale du caciquat, où ils trouvaient chaque chose tellement au-dessous du cours de leur paye, que rien que par cette différence ils étaient défrayés et au delà des dépenses de leur voyage; que les seuls privilèges qui dussent exister, car ils n'existaient pas encore, et c'était ce qu'il avait vu en Angleterre qui en avait donné l'idée au cacique, était la fourniture spéciale de sa personne sérénissime et de sa maison. Le bottier demanda aussitôt s'il y avait à Mosquitos un bottier de la couronne. Le consul répondit que beaucoup de demandes avaient été faites, mais qu'aucune n'avait encore été distinguée; que d'ailleurs, le cacique comptait soumissionner les charges, ce qui épargnerait toujours un grand embarras, attendu que cette mesure déjouait toutes les brigues et tuait la vénalité, ce vice fondamental des gouvernements européens. Le bottier demanda à quel taux était cotée la charge de bottier de la couronne. Le docteur consulta ses registres et répondit que la charge de bottier de la couronne était cotée à deux cent cinquante livres sterling. Le bottier bondit de joie: c'était pour rien! puis, tirant de sa poche cinq billets de banque qu'il présenta au consul, il le pria dès ce moment de le considérer comme seul et unique soumissionnaire, ce qui était d'autant plus juste qu'il y avait rempli la condition demandée, c'est-à-dire le paiement comptant et intégral de la soumission. Le consul trouva la demande si éminemment raisonnable, qu'il n'y répondit qu'en remplissant un brevet qu'il remit séance tenante au pétitionnaire, signé de sa main et revêtu du sceau de Son Altesse. Le bottier sortit du consulat sûr de sa fortune et enchanté d'avoir fait pour l'assurer un si mince sacrifice.

Dès lors il y eut queue au bureau du consulat; au bottier succéda un tailleur, au tailleur un pharmacien; au bout de huit jours, chaque branche de l'industrie, du commerce ou de l'art eut son représentant breveté. Puis ensuite vinrent les achats de grades et de titres; le cacique fit des colonels et créa des barons, vendit des titres de noblesse personnelle et de la noblesse héréditaire. Un monsieur, qui avait déjà l'Éperon d'or et l'ordre d'Hohenlohe, lui fit même des propositions pour acheter l'Étoile de l'équateur, qu'il avait fondée pour récompenser le mérite civil et le courage militaire; mais le cacique répondit que, sur ce point seulement, il s'écarterait de l'exemple donné par les gouvernements européens, et qu'il faudrait gagner sa croix pour l'obtenir. Malgré ce refus, qui lui fit, au reste, le plus grand honneur dans l'esprit des radicaux anglais, le cacique encaissa dans son mois une recette de soixante mille livres sterling.

Vers ce temps, et après un dîner à la cour, le cacique se hasarda à parler d'un emprunt de quatre millions. Le banquier de la couronne, qui était un juif prêtant de l'argent à tous les souverains, sourit de pitié à cette demande et répondit au cacique qu'il ne trouverait pas à emprunter moins de douze millions, toute affaire commerciale au-dessous de ce chiffre étant abandonnée aux carotteurs et aux courtiers marrons. Le cacique répondit que ce n'était pas cela qui empêcherait la chose de se faire, et que, quant à lui, il prendrait aussi bien douze millions que quatre. Le banquier lui dit alors de passer dans son bureau, et qu'il y trouverait son commis qui était chargé des emprunts au-dessous de cinquante millions; qu'il aurait reçu des ordres, et qu'il pourrait traiter avec ce jeune homme; que, quant à lui, il ne s'occupait que des spéculations qui dépassaient un milliard.

Le lendemain, le cacique passa au bureau du banquier; tout avait été préparé comme celui-ci l'avait dit. L'emprunt se faisait à six pour cent; M. Samuel émettait d'abord tous les fonds; puis il se chargeait ensuite de trouver des soumissionnaires. Cependant c'était à une condition sine qua non. Le cacique frémit et demanda quelle était cette condition. Le commis répondit que cette condition était de donner une constitution à son peuple.

Le cacique resta étourdi de la demande, non pas qu'il rechignât le moins du monde sur la constitution; il connaissait la valeur de ces sortes d'écrits et en aurait donné douze pour mille écus, à plus forte raison une pour douze millions; mais il ne savait pas que M. Samuel entreprît la liberté des peuples en partie double: il lui avait même entendu professer dans son patois, moitié allemand, moitié français, une profession de foi politique qui était si peu en harmonie avec la demande qu'il lui faisait faire à cette heure, qu'il ne put s'empêcher d'en manifester son étonnement au troisième commis.

Celui-ci répondit au cacique que Son Altesse ne s'était point trompée à l'endroit des opinions de son patron; mais que, dans les gouvernements absolus, c'était le prince qui répondait des dettes de l'État, tandis que, dans les gouvernements constitutionnels, c'était l'État qui répondait des dettes du prince, et que, quelque fonds que fit M. Samuel sur la parole des rois, il avait encore plus de confiance dans les engagements des peuples.

Le cacique, qui était un homme de jugement, fut forcé d'avouer que ce que lui disait ce troisième commis ne manquait pas de raison, et que M. Samuel, qu'il avait pris pour un turcaret, était, au contraire, un homme fort sensé: il promit, en conséquence, de rapporter le lendemain une constitution aussi libérale que celles qui avaient cours en Europe, et dont le principal article serait conçu en ces termes:

De la dette publique

«Les dettes qui, jusqu'au jour de la prochaine convocation du parlement, ont été contractées par Son Altesse le cacique, sont déclarées dettes de l'État, et garanties par tous les revenus et toutes les propriétés de l'État.