Il y a en France trente-deux millions d'habitants; si chacun occupe l'attention publique pendant un temps égal, c'est-à-dire si la gloire leur est équitablement partagée, ils auront chacun une minute et un tiers de minute en toute leur vie, que je suppose de quatre-vingts ans, à être l'objet de cette précieuse attention.
C'est ce qui fait que l'on s'accroche de son mieux à tout ce qui fait du bruit et que l'on veut être quelque chose dans ce qui paraît, que bien des gens portent un peu envie au criminel que l'on guillotine, et n'ont de consolation qu'en disant: Je l'ai beaucoup connu ou J'ai passé dans la rue le lendemain de l'assassinat.
Je ne connais rien de plus amusant que ces livres si pleins d'humour et de malicieuse naïveté que vous publiez quelquefois quand vous ne faites pas de beaux drames ou de spirituelles comédies.
En voilà un qui va absorber l'attention universelle pendant quinze jours, ici où on fait une révolution en trois jours; c'est donc, au compte que je faisais tout à l'heure, à peu près treize mille personnes dont on ne parlera jamais.
J'ai le droit d'être dans votre livre, et j'en use: Jacques II m'a appartenu avant d'être à Tony Johannot. Notre bon et spirituel Tony pourrait vous dire comment un jour, il me montra un singe et comment ce singe me sauta au cou, me prit par la tête et m'embrassa sur les deux joues de la façon la plus attendrissante.
Jacques II avait vécu un an avec moi quand je le perdis; je craignais à chaque instant de le rencontrer sur les boulevards, habillé en troubadour d'opéra-comique, devenu savant et se livrant au métier ignominieux de bateleur. Je fus bien heureux de le retrouver chez Tony, qui a beaucoup trop d'esprit pour en vouloir donner aux bêtes.
Donc, mon cher Alexandre, je vous prie et au besoin vous somme, comme disent les journaux, d'insérer la présente réclamation dans vos pièces justificatives.
Tout à vous.
Alphonse Karr.»