Comme les sauvages sont encore plus friands de la chair des écureuils que de celle des pigeons, l'équipage du canot s'apprêta aussitôt à donner la chasse aux émigrants; le grand chef lui-même ne parut pas mépriser ce genre de délassement. En conséquence, il prit une sarbacane, ouvrit une petite boîte d'écorce de bouleau merveilleusement brodée avec des poils d'élan, et en tira une vingtaine de petites flèches longues de deux pouces à peine et minces comme des fils de fer, dont l'une des extrémités était armée d'une pointe et l'autre garnie de duvet de chardon de manière à remplir la capacité du tube au moyen duquel elle devait être lancée. Deux Indiens en firent autant, deux autres furent désignés comme rameurs. Quant au capitaine Pamphile, il eut, avec le dernier, la charge de ramasser les morts et d'extraire de leurs cadavres les petits instruments à l'aide desquels les Indiens comptaient les faire passer de vie à trépas. Au bout de dix minutes, la barque se trouva à portée et la chasse commença.
Le capitaine Pamphile était stupéfait, il n'avait jamais vu une adresse pareille. À trente et quarante pas, les Indiens atteignaient l'animal qu'ils visaient, et presque toujours dans la poitrine, de manière qu'au bout de dix minutes, le fleuve, dans une circonférence assez étendue, se trouva couvert de morts et de blessés; lorsqu'il y en eut une soixantaine, à peu près, couchés sur le champ de bataille, le Serpent-Noir, fidèle à ses principes, fit signe de cesser le carnage. Il fut obéi par ses hommes avec une soumission qui eût fait honneur à la discipline d'une escouade prussienne, et les fuyards qui, cette fois, ne croyaient pas avoir trop de leurs pattes et de leur queue combinées, gagnèrent hâtivement la terre sans que les Indiens songeassent à les poursuivre.
Cependant, si peu de temps qu'eût duré cette chasse, elle avait suffi pour qu'un orage, que les Indiens n'avaient pas remarqué, s'amassât au ciel; de sorte que le capitaine Pamphile n'en était encore qu'à moitié de sa besogne, lorsqu'il fallut l'interrompre pour prendre sa part de la manœuvre; elle était on ne peut plus simple, et consistait à ramer, lui quatrième, vers la terre où le Serpent-Noir espérait aborder avant que l'ouragan eût éclaté; malheureusement, comme nous l'avons dit, le vent soufflait de la rive même qu'il fallait atteindre, et les vagues se soulevaient avec tant de rapidité, qu'au bout d'un instant on eût pu se croire en pleine mer.
Pour comble d'embarras, la nuit survint et le fleuve ne fut plus éclairé que par la lueur de la foudre; la petite barque était emportée comme une coquille de noix, tantôt au sommet d'une vague, et tantôt précipitée dans les profondeurs du fleuve; de sorte qu'à chaque instant elle était sur le point de chavirer. Cependant on approchait de la rive, et déjà, malgré l'obscurité de la nuit, on commençait à l'apercevoir, pareille à une ligne sombre, lorsque tout à coup le canot, lancé avec la rapidité d'une flèche, descendit d'une vague sur un rocher, et se brisa comme s'il eût été de verre.
Chacun alors oublia ses compagnons pour ne s'occuper que de soi et tira vers la terre. Le Serpent-Noir fut celui qui y aborda le premier; aussitôt, il frotta l'un contre l'autre deux morceaux de bois sec et alluma un grand feu, afin que ses compagnons pussent le rejoindre; cette précaution ne fut pas inutile, et, dix minutes après, guidé par le phare sauveur, tout l'équipage—à l'exception du capitaine Pamphile—était réuni autour du grand chef.
[Chapitre XII]
Comment le capitaine Pamphile passa deux nuits fort agitées, l'une sur un arbre, l'autre dans une hutte.
Première nuit:
Grâce au soin que nous avons pris de présenter à nos lecteurs le capitaine Pamphile comme un nageur de premier ordre, nous espérons qu'ils n'auront pas conçu une trop vive inquiétude en le voyant tomber à l'eau avec ses compagnons de voyage; en tout cas, nous nous empressons de les rassurer, en leur disant qu'au bout de dix minutes d'une coupe acharnée il gagna sain et sauf le rivage.