À peine s'était-il secoué, opération qui ne fut pas longue vu l'exiguïté du costume auquel il était réduit, qu'il aperçut la flamme que le Serpent-Noir avait allumée pour rallier ses camarades. Son premier soin fut de tourner le dos à ce signal et de s'en éloigner au plus vite.

Malgré les soins délicats que le grand chef avait eus de lui pendant les six journées qu'ils étaient restés ensemble, le capitaine Pamphile avait constamment nourri l'espoir qu'une occasion se présenterait un jour ou l'autre de s'en séparer; aussi, de peur que le hasard ne lui en envoyât pas une seconde il résolut de profiter de la première; et, malgré l'obscurité et la tempête, il s'enfonça dans les forêts qui s'étendent des rives du fleuve à la base des montagnes.

Après deux heures de marche à peu près, le capitaine Pamphile, pensant qu'il avait mis une distance suffisante entre lui et ses ennemis, se décida à faire une pause et à songer aux moyens de passer la meilleure nuit possible.

La position n'était rien moins que confortable; le fugitif se retrouvait avec sa peau de castor pour vêtement, et il fallait qu'elle lui tînt lieu, pour le moment de matelas et de couverture; il frissonnait d'avance à l'idée de la nuit qu'il allait passer, lorsqu'il entendit, de trois ou quatre côtés différents, des hurlements lointains qui détournèrent sa pensée de cette première préoccupation pour la reporter sur une autre perspective bien autrement inquiétante; dans ces hurlements, le capitaine Pamphile avait reconnu le cri nocturne et affamé des loups, si communs dans les forêts du Canada, qu'ils descendent parfois, lorsque la nourriture leur manque, jusque dans les rues de Portland et de Boston.

Il n'avait pas encore eu le temps de prendre une résolution, lorsque de nouveaux hurlements retentirent plus rapprochés; il n'y avait pas un instant à perdre: le capitaine Pamphile, dont l'éducation gymnastique avait été soigneusement développée, comptait parmi ses talents les plus distingués celui de monter aux arbres comme un écureuil; il avisa donc un chêne d'une grosseur tout à fait raisonnable, l'empoigna corps à corps, comme s'il eût voulu le déraciner, et atteignit les premières branches au moment où les cris qui lui avaient donné l'éveil retentissaient pour la troisième fois, à cinquante pas à peine de lui; le capitaine Pamphile ne s'était pas trompé, une bande de loups dispersés dans la circonférence d'une lieue à peu près l'avaient éventé, et revenaient au grand galop vers le centre où ils espéraient trouver à souper. Ils arrivèrent trop tard: le capitaine Pamphile était perché.

Cependant les loups ne se tinrent pas pour battus; rien n'est entêté comme un estomac vide; ils se rassemblèrent au pied de l'arbre et commencèrent à se plaindre si lamentablement, que le capitaine Pamphile, tout brave qu'il était, ne fut pas, en entendant ce cri triste et prolongé, à l'abri de toute terreur, quoique, de fait, il fût à l'abri de tout danger.

La nuit était sombre, mais pas si sombre cependant qu'il n'aperçût dans l'obscurité, pareils aux flots d'une mer moutonneuse, les dos fauves de ses ennemis; d'ailleurs, chaque fois que l'un d'eux levait la tête, le capitaine Pamphile voyait luire dans l'ombre deux charbons ardents, et, comme le désappointement était général, il y avait des moments où ces têtes se dressant à la fois, la terre semblait semée d'escarboucles mouvantes qui, en se croisant, enlaçaient des chiffres étranges et diaboliques...

Mais bientôt, à force de regarder fixement le même point, ses yeux se troublèrent; aux formes réelles succédèrent des formes fantastiques; son intelligence elle-même, tant soit peu brouillée par l'effet d'un trouble qui lui avait été jusqu'alors à peu près inconnu, cessa de se rendre compte du danger réel pour rêver des dangers surhumains. Une foule d'êtres qui n'étaient ni hommes ni animaux, lui apparurent en place des quadrupèdes bien connus qui s'agitaient au-dessous de lui; il lui sembla voir surgir des démons aux regards de flamme, qui se tenaient par la main et dansaient autour de lui la danse satanique; à cheval sur sa branche comme une sorcière sur son manche à balai, il se voyait le centre d'un sabbat infernal où il était appelé à jouer son rôle.

Le capitaine sentit instinctivement que le vertige l'attirait en bas, et que, s'il obéissait à cette attraction, il était perdu; il rassembla toutes ses forces de corps et d'esprit dans un dernier acte d'intelligence, se lia fortement au tronc de l'arbre avec la corde qui maintenait autour de ses reins la peau de castor, et, se cramponnant de ses deux mains à la branche supérieure, il renversa la tête en arrière et ferma les yeux.

Alors la folie et le délire triomphèrent complètement; le capitaine Pamphile sentit d'abord son arbre se mouvoir, se courbant et se relevant comme les mâts d'un vaisseau pendant la tempête; puis il lui sembla qu'il faisait, pour arracher ses racines du sol, des efforts pareils à ceux que tente un homme dont les pieds sont enfoncés dans un marais; après quelques instants de lutte, le chêne réussit, et, de cette blessure qu'il avait faite à la terre sortirent des flots de sang que les loups se mirent à boire; l'arbre profita de leur avidité pour s'éloigner d'eux et fuir, mais seulement par secousse, et comme un invalide qui sautille sur une jambe de bois. Bientôt, leur pâture épuisée, les loups, les démons, les vampires, dont croyait être débarrassé le brave capitaine, se mirent à sa poursuite; ils étaient conduits par une vieille femme dont on ne pouvait apercevoir la figure, et qui tenait un couteau à la main; et tout cela courait d'une course insensée.